Le tissu économique des Yvelines (78) est riche de 140 000 entreprises. Parmi les représentants de ces acteurs économiques, il y a la CPME 78. Porte-parole des TPE et PMI sur le territoire, elle est composée de 525 membres. Au sein de cette association d’entrepreneurs, il existe une représentation par secteur d’activité : artisanat, industrie, services. Les représentants de l’association sont dans les institutions économiques et consulaires du département : le tribunal de prud’hommes, le tribunal de commerce, la première cassation des indemnités de maladie, la CCI, dans les missions locales ou encore dans l’administration du conseil d’administration de Versailles Saint- Université Quentin. Aujourd’hui, les TPE et PME font face à de nombreux défis, comme des difficultés de recrutement ou la hausse des prix. L’avis de Thomas Godefroy-Scola, président du CPME 78, sur la situation économique actuelle et sur les situations vécues par les entrepreneurs en Yvelin.

Actu-Juridique : Comment se portent aujourd’hui les PME et les TPE yvelinoises ?

Thomas Godefroy-Scola : La situation varie beaucoup selon les entreprises. Certains sont dans une très bonne situation. D’autres luttent ou échouent. Dans l’ensemble, la confiance des entreprises est en baisse. Quant aux défaillances, on note un effet de rattrapage en 2022. Selon les chiffres du Tribunal de commerce de Versailles, elles ont augmenté de 31,7 %. On assiste donc à un rattrapage qui concerne les entreprises qui n’ont pas été liquidées en 2020 et 2021. Elles ont réussi à tenir grâce aux aides gouvernementales, dans le contexte de crise sanitaire. Certaines liquidations ont donc été reportées. Pendant deux ans, les chiffres d’échec ont donc été inférieurs à la normale. Autre signe de la recrudescence des liquidations, avec les chiffres de l’association GFC. Cette structure est spécialisée dans l’assurance chômage complémentaire et facultative des chefs d’entreprise. Selon les estimations, l’activité de cette association est en croissance. Augmentation de plus de 20% des demandes d’allocations par rapport à 2021. Il y a donc beaucoup plus d’entrepreneurs qui liquident leur structure et demandent une assurance chômage, par rapport à l’année dernière.

Actu-Juridique : Est-ce seulement un phénomène de rattrapage par rapport à la crise sanitaire ou existe-t-il d’autres explications à cette hausse des défaillances ?

Thomas Godefroy-Scola : Aujourd’hui, je pense qu’il y a un effet de rattrapage accompagné d’une situation économique complexe pour certaines entreprises. Certains sont actuellement en difficulté et sont contraints de passer par la liquidation. La reprise se fait naturellement car, pendant la crise sanitaire, le taux d’échec était anormalement bas. Il y a donc un retour à la normale. Je ressens aussi un certain découragement des entrepreneurs face aux difficultés. Quant aux agences d’assurances, nous sommes une trentaine dans les Yvelines. Trois managers ont décidé de partir cette année, outre le motif de la retraite. Ce phénomène ne s’est jamais produit auparavant. Face aux difficultés, certains entrepreneurs abandonnent. Du coup, les liquidations se multiplient…

Actu-Juridique : Comment expliquez-vous cette démotivation face aux difficultés de la part des entrepreneurs ?

Thomas Godefroy-Scola : Je pense que c’est un mouvement global de société. Premièrement, c’est un phénomène similaire qui touche la main-d’œuvre. Actuellement, nous avons 500 000 démissions de salariés en France, depuis le début de l’année. Nous en reparlerons plus tard, mais le recrutement est un gros problème en ce moment. De manière générale, les Français, salariés ou entrepreneurs indépendants, recherchent une meilleure qualité de vie, un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Ensuite, ils recherchent aussi du sens à leur entreprise. C’est un ressenti des échanges que j’ai avec les membres du CPME 78 ou avec mes clients. Lorsque les difficultés s’accumulent, il est complexe d’avoir de la visibilité, et de donner du sens à son activité. Certains sont donc poussés à vouloir se réorienter dans d’autres branches. La semaine dernière, je parlais à un professeur de CAP menuiserie. Cette année, dans sa classe, il compte quatre personnes de plus de 40 ans. Jusqu’à présent, les gens n’avaient jamais été réorientés, la formation est réservée aux jeunes de 16 à 22 ans. Certains salariés ou entrepreneurs se reconvertissent dans les métiers manuels. Peut-être qu’ils étaient ingénieurs commerciaux et qu’ils veulent être menuisiers. Ils considèrent cette activité comme concrète, utile, porteuse de sens. Ce phénomène est assez nouveau. Elle a été aggravée et dynamisée par la période Covid, vécue ces deux dernières années. Il y a quelques années, l’entrepreneur a créé son entreprise et s’y est appuyé le plus possible jusqu’à sa retraite, après quoi il l’a revendue. J’ai l’impression que cet esprit a changé. Désormais, les créateurs d’entreprise s’autorisent à avoir de multiples carrières entrepreneuriales. Ce phénomène est assez nouveau dans l’entrepreneuriat.

Actu-Juridique : Au niveau de la conjoncture économique actuelle, quelles sont les principales problématiques auxquelles ont face les entreprises yvelinoises ?

Thomas Godefroy-Scola : Actuellement, nous avons trois grandes thématiques qui touchent les entreprises du département des Yvelines, mais aussi de toute la France et de l’Europe. Premièrement, il y a le phénomène des difficultés de recrutement. Aujourd’hui, l’Île-de-France compte près de 800 000 personnes en recherche d’emploi. Il n’est pas de petite entreprise ou de grand groupe qui n’ait rencontré des difficultés pour trouver de nouveaux collaborateurs. Nous essayons de travailler avec Pôle Emploi et l’Apec pour trouver des solutions. La tâche est difficile. Ce phénomène touche tous les secteurs d’activité. Il y a quelques années, ce problème était réservé aux métiers difficiles et dévalorisés. Un exemple concret avec un cadre spécialisé dans la vente de cuisines à Versailles, qui ne parvient pas à trouver de commercial pour travailler dans son entreprise, à un poste rémunéré 50 000 euros par an. Même situation pour un membre qui possède une dizaine de crèches. Il a du mal à trouver du personnel. J’ai entendu dire que BNP Paribas avait une trentaine de postes à pourvoir dans les Yvelines. Des difficultés sont donc également présentes pour les professionnels qui étaient attractifs, comme le secteur bancaire.

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Le deuxième problème pour de nombreuses entreprises est l’énergie. Les coûts de production pour une entreprise sont beaucoup plus élevés que prévu. C’est le cas pour le chauffage, pour la fabrication ou pour le déplacement. Il y a donc un troisième sujet avec l’approvisionnement en matières premières. Une situation qui touche particulièrement les secteurs de la construction et de l’automobile. Je vais vous donner un exemple personnel. Je suis assureur et j’ai recruté un commercial pour mon entreprise en janvier 2022. Pour ce nouveau salarié, j’ai commandé la semaine de son recrutement un véhicule de société pour ses déplacements chez les clients. Nous sommes en octobre et je n’ai toujours pas reçu la voiture. C’est un véhicule standard sans options particulières. Normalement, la livraison prendrait deux mois. J’ai passé la commande auprès d’un garage qui n’a plus de véhicules en stock. Cette situation touche de nombreux secteurs d’activité. Je le vois dans mon entreprise d’assurance. Début septembre, il y a eu un épisode de grêle. De nombreux clients ont été touchés. Ils ne trouvent pas d’artisan pour venir faire les travaux car ils ont du mal à se procurer les matériaux nécessaires. L’activité économique et le développement peuvent être entravés.

Actu-Juridique : Comment les entreprises gèrent-elles l’augmentation des coûts de l’énergie ?

Thomas Godefroy-Scola : Tout d’abord, je n’ai pas rencontré d’entreprises ayant réduit leur capacité de production en raison de la hausse des prix de l’énergie. Par contre, j’ai parlé avec des transporteurs routiers qui avaient des difficultés importantes avec l’augmentation du prix de l’essence. Ils ont signé des contrats avec leurs clients en 2020 et 2021, honorés en 2022. C’est complexe, puisque les prix pour 2020 ou 2021 ne sont pas les tarifs actuels et il est complexe de traduire l’augmentation. Il existe également des entreprises qui se sont engagées dans une politique de responsabilité sociale et environnementale (RSE). Ils sont contraints d’abandonner, en partie à cause de l’augmentation du prix de l’électricité et préfèrent prendre un groupe électrogène au kérosène plus polluant mais moins cher. J’ai également eu des échanges avec la fédération des boulangers des Yvelines. Les prix du pain et des viennoiseries vont augmenter. Même situation pour les artisans du secteur de la construction. Enfin, dernier exemple, en temps normal, pour mes différentes caisses d’assurances, cumulées, j’ai un coût de 500 euros pour le chauffage et l’électricité par mois. Si l’augmentation mensuelle atteint 1 500 euros, ma rémunération, mes investissements et mon recrutement seront pénalisés. C’est juste une augmentation de prix multipliée par trois. Certaines entreprises ont eu des augmentations multipliées par sept ou huit et même dix. Par exemple, dans les Yvelines, on a vu la fermeture de cinq piscines municipales ; le modèle économique n’était plus tenable. Aujourd’hui, ils ont rouvert grâce au soutien des communes concernées.

Actu-Juridique : Comment la CPME des Yvelines accompagne-t-elle les entreprises adhérentes face à cette hausse des prix de l’énergie ?

Thomas Godefroy-Scola : Il existe de nombreuses solutions qui sont mises en place pour accompagner les entreprises. Au CPME 78, sur le thème de l’inflation et de la maîtrise des coûts, nous avons travaillé avec des économistes de la Banque de France pour nos adhérents. Les prestations sont proposées par ENGIE et EDF, avec des interlocuteurs itinérants dans les entreprises des Yvelines. Nous travaillons avec eux au CPME pour planifier des programmes, des formations, des visites d’entreprises pour faire des budgets énergétiques et dispenser une éducation à la réduction des consommations pour s’adapter à la situation actuelle. L’objectif est d’optimiser au cas par cas les factures énergétiques de chacun.

Actu-Juridique : Quelle est la principale conséquence de cette hausse des prix de l’énergie pour les entreprises ?

Thomas Godefroy-Scola : En général, les marges des entreprises sont extrêmement serrées. Ainsi, dans le département, de nombreux entrepreneurs ont souscrit un prêt garanti par l’État (PGE) et ont décidé de reporter le paiement des cotisations Urssaf de 2020 et 2021. En 2022, ils doivent rembourser ces dettes supplémentaires liées aux aides de la santé. crise. Même si nous pouvons lisser, ce sont des frais supplémentaires. En 2022, on avait déjà une situation où les charges étaient plus élevées que la normale, du fait des reports de cotisations et d’aides de 2020 et 2021. Si on a aussi des frais de déplacement, de chauffage, d’électricité ou de production plus élevés, la situation devient très compliquée et aussi . mortelle pour certains.

Actu-Juridique : Quelles sont les perspectives selon vous pour la fin d’année 2022 et le début de l’année 2023 pour les PME et les TPE ?

Thomas Godefroy-Scola : Je reste une personne foncièrement optimiste. Je crois fermement en la capacité des entrepreneurs à trouver des solutions à toute difficulté. Je ne crois pas à l’apocalypse avec de nombreuses liquidations. Je pense qu’il y aura un retour à un niveau similaire à 2019 dans le nombre d’échecs. C’est assez cohérent. En revanche, par rapport à ce qui a été dit précédemment, il y aura une accentuation du phénomène de l’entrepreneur qui cumule plusieurs emplois au cours de sa vie. Je pense que les entrepreneurs créent de plus en plus deux ou quatre entreprises au cours de leur vie dans des secteurs d’activité totalement différents. C’est vraiment quelque chose de nouveau. Il y avait une minorité de multi ou polyentrepreneurs. Mais cela avait à voir avec sa personnalité. J’ai l’impression de rencontrer de plus en plus souvent des entrepreneurs qui étaient à l’origine techniques dans un domaine. Ils ont créé leur entreprise pour mettre à profit leurs compétences. Aujourd’hui, ils se réorientent dans des domaines d’activité complètement différents. Par exemple, à Plaisir, depuis 15 ans, il y a une entreprise qui travaille dans le monde des drones : vente, conception et formation. C’est une activité technique. L’entreprise fonctionne bien. Aujourd’hui, le gérant a décidé de créer et d’ouvrir un magasin de cosmétiques. Enfin, je pense que le mouvement de création d’entreprise va se développer avec des personnes créant leur propre travail. Il y a de plus en plus de « solopreneurs » qui veulent éviter les difficultés de recrutement ou de management. On pourrait donc passer un jour de 140 000 à 200 000 voire 300 000 entreprises dans les Yvelines.