Las, après avoir jauni les pages du Kamasutra, ou simplement mû par la curiosité, nombre d’hétéros sont tentés par le « pegging », cette pratique confidentielle où Madame sodomise Monsieur. Une voie royale pour aborder l’orgasme prostatique et envoyer valser les codes sexuels tradis… Au point que ses aficionados puissent amorcer une révolution érotique ? Technikart mène l’enquête.

Paris, mi-janvier. Les pintes de Belleville s’alignent alors que le ton monte: « Et pourquoi devrions-nous faire sodome et vous ne le ferez pas? » », dit Natacha. Aïe. Ongles frontaux, interrogateurs, becs façon bulldozer. C’est parce qu’il est bien embêté, Natacha, parce qu’il vient d’engranger un tas de « réactions archaïques » à l’évocation du plaisir prostatique. était « 100 % hétéro », tandis qu’un autre restreignait le rectum à un risque médical, « sans se souvenir » lequel (cancer, Miguel, cancer). Enfin, le voisin encouragé avait répondu en jurant devant Dieu qu’il ne laisserait jamais une fille sur le cul s’approche. Sans un lapsus, un clin d’œil maladroit à l’appui qu’elle n’a pas hésité à « aventurer » son partenaire. Baisse trop. Les joues encore rouges d’indignation, Natacha lâche : « Tu ne sais pas quoi vous ratez quelque chose. » Strictement parlant, le fleuriste non plus. Mais son Jules (disparu), lui en sait long. Car cela fait trois mois que les amants se sont mariés, ou « fixé » en français. Un exercice de dingue », allume-t-il, capable d’envoyer l’inséparable au septième ciel – et glissez-la dans un costume de ‘superwoman’ alors ‘c’est grisant de prendre les rênes et de ‘se livrer du plaisir XXL’. « Après tout, nous parlons de la prostate, la zone érogène la plus sous-estimée du corps humain », confirme-t-il. Droite?

L’INJUSTEMENT OUBLIÉE

Urètre, anus et… Prostate ! Là, il est situé dans le col de la vessie, au-dessus du péritoine. Ça n’a l’air de rien, cette glande liquéfie le sperme et n’est pas plus grosse qu’une noix. Et pourtant, le stimuler par le rectum peut ouvrir les portes à « un océan de bonheur qui inonde votre bas-ventre et irradie le corps », affirme Pierre des Esseintes, le poète soudain qui a évoqué le cœur de son œuvre : Osez l’orgasme prostatique . .

« SELON UN SONDAGE IFOP, 22 % DES EUROPÉENNES AURAIENT DÉJÀ PÉNÉTRÉ L’ORIFICE DE LEUR PARTENAIRE AVEC UN DOIGT. »

Selon une étude IFOP de 2021 menée sur un échantillon de femmes françaises, italiennes, espagnoles, allemandes et britanniques, 22% des femmes ont déjà pénétré l’orifice de leur partenaire avec un doigt, 17% avec leur langue. , avec 13% d’objection. Pas de banalité. Mais tout de même signe d’un réel intérêt pour l’ecstasy, « qui ne monte pas d’un coup comme l’orgasme génital d’un homme, mais plutôt qui se compense, comme une femme, par des vagues successives de plaisir parfois jusqu’à deux heures ! », s’enthousiasme notre pro.

Difficile de croire qu’un tel sésame érotique soit sous notre nez (bon d’accord, un peu plus bas), alors que ses vertus sont largement méconnues. Culpabilité, d’abord, dans l’éducation sexuelle selon « Monsieur Jérémy ». « Les manuels scolaires parlent des MST et de la reproduction, mais peu de plaisir », souligne cet auteur du contenu sextoy de YouTube. La représentation récente du clitoris dans les manuels scolaires, organe dont la lettre est « le seul entièrement consacré au plaisir », est certainement à saluer. Mais qu’en est-il de la prostate ? « Mention liée à Usin et tout. De quoi ne pas suffire à éveiller la curiosité des jeunes âmes. Pour visualiser le potentiel du « point G masculin », il reste à revoir des vidéos, des articles. Naviguez également sur les réseaux sociaux. Ou visitez les magasins d’amour.

ON NE BLAGUE PAS AVEC L’ANUS

C’est en compagnie de Marie, la pétillante ex-vendeuse d’un sex-shop, que je me rends à Pigalle – le berceau du sexe parisien. Au milieu des fouets, des couvertures en latex et des pinces à tétons dans la section BDSM, elle avertit sans ambages : « On ne plaisante pas avec l’anus. » Selon l’expert, il faut « crescendo » pour éviter soit une blessure, soit un traumatisme. « Mon mari a commencé avec ses doigts, puis les miens, avant de passer à des culs de plus en plus gros. » En attendant d’être prête pour la sodomie en levrette, grâce au gode. Un outil utilisé depuis l’antiquité grecque lors des épiphanies de Dionysos ou pour les soirées lesbiennes sur l’île de Lesbos. « Hey, c’est notre modèle », s’exclame-t-il autour de clients ahuris, en montrant un harnais avec deux pénis synthétiques. Un pour l’insertion vaginale, l’autre pour l’anal. Choc. Ne pas voir « ENJOY THE PAIN » imprimé en gras sur la boîte du produit, non. Mais plutôt avec cette forme de conseil. « Forcément 15 cm de cul, pour un mec qui n’a jamais reçu de fessée, s’éclate ». Émue, Marie.

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« LE SEXE EST UN JEU, ET, EN TANT QUE TEL, SES RÈGLES NE SONT JAMAIS GRAVÉES DANS LE MARBRE » – GÉRARD RIBES

Même du côté des plugs et masseurs, les dimensions me paraissent démesurées. « Pour commencer, il y a un problème d’approvisionnement », commente mon Virgile au Royaume du Désir. Et d’ajouter : « C’est d’autant plus nocif que certains néophytes renoncent à penser que seuls ces modèles effrayants existent sur le marché ». Quoi qu’il en soit, note-t-il, « la meilleure façon d’atteindre un orgasme prostatique est d’avoir les doigts crochus ». Bon. Mais pourquoi la sodomie ? « Des allers-retours de plaisirs anaux, mais surtout de la fantaisie, ma chère, de la fantaisie », glisse-t-il, un sourire malicieux aux lèvres.

TIMING DE L’ÉJACULATION

Comme Marie, Claudia rêve d’être la dominatrice folle de son partenaire. Pas par la fellation contrôlée ni même la fameuse position « selle latérale ». Mais en pénétrant l’anus. Les négociations ont duré plusieurs mois. Claudia peut décrire en détail ce nouveau piège de « trucs », charmant chante « besoin de temps ». Tout en « respectant » cette réticence, il soupçonne néanmoins « l’influence toxique de la société patriarcale » qui nous a « tous matricés », affirmant avec la force insidieuse de la fausse évidence que « seuls les hommes ont le droit d’en porter ». et les filles pour l’avoir ». Constat similaire à celui de Melvin, adepte des masseurs prostatiques qui ne demande qu’à se plonger dans la sodomie. « L’hétéronormativité nous fait penser qu’être un hétéro comme une punaise diminue notre masculinité ou remet en cause notre orientation sexuelle. » déplore celui qui pour ces raisons taisait depuis quinze ans l’appétit d’un « nouveau terrain de jeu » « Cet anal représente maintenant.

Se sentant en première ligne, certains disent transformer les cadenas des rôles de genre (femme soumise, homme décisif) en levier érotique. Comme Souleymane, qui ne se sent jamais plus « masculin » que lorsqu’il embrasse pleinement son côté féminin. « Ma philosophie est le lâcher-prise total, et la sodomie le permet. » Une pratique qui « casse la routine » et soulage le stress à la fois sur la qualité de l’érection (est-ce que ça dure ?) et sur le moment de l’éjaculation (est-ce prématuré ?). Sarah hoche la tête. « Quand elle est entrée, j’ai vu sur son visage un abandon complet, une extase que je croyais réservée aux femmes. » En traversant le miroir, ce partenaire s’est retrouvé à engager plusieurs « réflexes masculins » dans le feu de l’action. Gros mots, nuque tendue et cheveux tirés sur Souleymane allongé sur le ventre, le bonheur. Croire que Sarah a sacrifié toute féminité sur l’autel du plaisir interpelle le spectre du « garçon manqué » à l’horizon de certaines (ou certaines). Sauf ceci : « Je ne me suis jamais autant sentie femme, même si je la jouais habituellement avec une soumission ouverte, j’incarnais soudain une Aphrodite triomphante, prenant le pouvoir de manière anti-macho. »

Enfiler son mec, un numéro avec une touche féministe ? Maeva n’en doute pas : « La réciprocité sexuelle tend vers l’égalisation des rapports sociaux », affirme-t-elle, sans oublier le côté sensuel. « Même avec un gode-ceinture sans vibrateur clitoridien, je kiffe, être en contrôle m’excite psychologiquement. » Selon le psychiatre et sexologue Gérard Ribes, il n’y a là rien d’étonnant. « Ces histoires parlent de la transgression des codes sociaux, et le terreau de la sexualité est ici. » En rebattant les cartes dans les cases sexuelles, les adeptes de l’accouplement les sapent. Et profitez de ce sabotage. Au passage, nos anarchistes érotiques pourraient-ils esquisser les contours de la sexualité de demain ? Co-auteur de Je, Tu, Nous…. Le couple, le sexe et l’amour y croient. « Le sexe est un jeu et en tant que tel, les règles ne sont jamais gravées dans le marbre. » La diversification des pratiques, l’épanouissement des discours en réseaux, la révolte des millennials contre le « monolithique de l’identité sexuelle »… Autant de signaux modernes qui obligent Gérard Ribes à miser sur la « fluidité » exponentielle des rôles sexuels. De plus, la liaison peut être le prochain tabou après la fellation ou la royauté. Et de participer à la réduction du vieux binaire entre dominants et dominés pour « ouvrir une troisième voie ». Êtes-vous prêt à l’explorer ensemble ?

Par Antonin GratienPhotos Alexandre Lasnier & Cécile Collange