« Pouvons-nous décider de bien vieillir ? conférence Elle aura lieu le 29 septembre, à 19h00, à l’auditorium Le Monde, devant la psychologue et psychothérapeute Marie de Hennezel.Pour vous inscrire, connectez-vous ici.

Derrière la figure belle et sophistiquée des médias, c’est un voyage de toute la terre que l’on découvre quand on l’écoute. Psychologue clinicienne et psychanalyste, Marie de Hennezel suit le dissident de Jung Freud, rejeté en France. Formé à l’haptonomie, il pratique sur son lit de mort cette pratique associée à la naissance, qui réalise le toucher et supprime la sacro-sainte distance thérapeutique.

Premier psychologue de la première unité de soins palliatifs de France, il a partagé son expérience dans de nombreux livres. Le combat pour le respect de la vie jusqu’au dernier souffle et le soutien de François Mitterrand dans sa soirée ont contribué à le rendre célèbre. Depuis plusieurs années, il ose affronter le tabou de la vieillesse. Pour révéler les belles surprises que réserve cette étape de la vie.

Sommaire

La Vie. Votre nom est associé à la fin de vie. N’est-ce pas lourd à porter dans une société où maladie, vieillesse et mort passent pour des gros mots ?

Marie de Henzel. En 1995, quand j’ai voulu publier Intimate Death, mon éditeur m’a dit : « Votre livre ne se vendra pas avec un tel titre, la société a trop peur de la mort ! » Après réflexion, je lui ai dit que s’il refusait, je retirerais le manuscrit. Je voulais le mot « mort » dans le titre ; Je supposais Quand le livre est sorti, Libération avait le titre « Ange de la mort » sur ma photo, et peut-être que j’ai trouvé ça dur à supporter. Mais pas pour moi, car je me suis longtemps senti un rôle dans la société. Je l’ai ressenti très tôt, grâce à un rêve que j’ai raconté dans ce livre.

Que disait votre rêve ?

J’avais commencé à pratiquer les soins palliatifs une nuit, dans un rêve, je me suis vue dans une cuisine avec un homme. Cela me demande de regarder dans une cheminée. Au milieu de la suie, je distingue un liquide qui coule. Je touche, goûte et découvre le miel. Alors j’annonce à cet homme : « Il faut que j’aille dire à tout le monde qu’il y a du miel dans la cheminée. Au réveil, en bon psychanalyste jungien qui connaît l’interprétation des rêves que je suis, j’ai relié ce rêve à ce que j’ai vécu à l’hôpital.

Car, là, l’œuvre touchait à ce que notre époque prend pour rôle : la maladie et la mort. Et tout comme la suie se cache dans les cheminées, cette société cache la mort. Mon rêve parle d’une découverte : il y a du miel, donc quelque chose de doux, de bon, coule dans un tuyau sale et dégoûtant. Dans le rêve, je me rends compte que je dois divulguer cette découverte. Puis j’ai compris ce que j’avais à faire.

Pouvez-vous nous éclairer ?

En arrivant au service, j’ai découvert qu’il y a des moments incroyablement précieux, humainement, dans l’aide aux mourants, car ce sont les derniers échanges avec un mourant. Peu importe que son corps soit ruiné, que la mort soit considérée comme abominable. Voici une personne vivant ses derniers instants; donc le croisement des regards, les mots échangés peuvent être pris avec une telle tendresse qu’il est important de ne pas perdre ces instants.

En ce qui concerne mon rêve, à travers une métaphore, il m’a montré mon rôle : faire savoir que ces moments doux et précieux comme le miel valent la peine de vaincre le dégoût qui accompagne l’approche de la mort. A partir de là, je n’ai jamais dit et je n’ai jamais cessé d’écrire. Et je peux sans risque supposer que je suis considéré comme « l’ange de la mort ».

Étrange destin pour une ancienne professeure d’anglais…

En fait, l’enseignement est mon premier métier. Et puis j’ai commencé la psychanalyse à la naissance de mon deuxième enfant. Ensuite, je cherchais, pas très bien sur ma peau. La psychanalyse était à la mode, et en lisant Françoise Dolto, qui était freudienne, j’ai décidé de tenter l’aventure. Ils sont tous allés vers le lacanisme plus tard.

Pourtant, j’avais l’impression que les amis qui empruntaient cette voie étaient sous le joug d’une théorie. C’est pourquoi j’ai été convaincu par l’appel de Jung à la liberté dans Ma Vie : « Je ne cherche pas à avoir des disciples qui me suivent, mais à faire en sorte que les gens se sentent libres. » Je n’ai jamais regretté d’avoir choisi la voie jungienne. Parallèlement à l’analyse, je me suis aussi inscrite à l’université où j’ai obtenu un DESS (équivalent d’une maîtrise en cours, ndlr) en psychologie clinique, ce qui m’a permis d’exercer en milieu hospitalier. Sans ce diplôme, cela aurait été impossible.

C’est donc en tant que psychologue que vous avez exercé en milieu hospitalier et non comme psychanalyste ?

La psychanalyse n’est pas une discipline universitaire et n’a donc pas sa place dans les hôpitaux. Un psychanalyste, c’est quelqu’un qui a lui-même fait de la psychanalyse, c’est la seule règle. Quant au psychologue, avant de faire de l’exercice, il étudie l’anatomie du cerveau, la chimie du corps, et d’autres sujets qui ont peu à voir avec le travail analytique sur soi.

Sans expérience de la cure, le psychologue ne risque-t-il pas d’être un sachant pour l’autre, « un assassin de l’âme », pour reprendre la critique faite par Jung à la philosophie ?

C’est un risque. Et, bien que ce ne soit pas obligatoire, je pense qu’il est essentiel d’enquêter sur ce qui se passe dans votre subconscient, afin de ne pas projeter sur l’autre des questions que vous n’avez pas établies en vous. Parce que « savoir » peut tomber à l’eau, jugez. Jung conseille au thérapeute non seulement d’écouter son patient, mais aussi de l’inviter à dialoguer avec ses rêves. Parce que nos rêves nous apportent des messages envoyés par notre subconscient. L’analyste est là pour écouter le rêve et aider le patient à comprendre ce qu’est le rêve. Je pensais que se tourner vers les rêves était le meilleur moyen de se rapprocher le plus possible de la vérité de l’autre.

Qu’avez-vous appris par le dialogue avec vos rêves ?

Je n’ai jamais arrêté cette conversation; cela m’aide à mieux me connaître et à compenser l’impact émotionnel des changements de la vie. Ils éclairent aussi la coexistence des contraires, une idée chère à Jung, chez qui, à trop vouloir cultiver nos qualités, on oublie leur côté obscur. Ignorer cette polarité en nous, c’est ne vivre qu’à un niveau conscient.

La conscience est guidée par des valeurs éducatives, familiales et culturelles. Elle rejette ce qui vit « dans les profondeurs » – c’est ainsi que Jung nomme le lieu des ombres, c’est-à-dire ce que nous avons rejeté par nous-mêmes ou par mimétisme culturel, mais qui ne demeure pas en nous. Pour ne pas se laisser piéger par ses ombres, encore faut-il visiter ses profondeurs, par un travail d’analyse et de dialogue avec nos rêves. De plus, pour Jung, nos rêves illuminent notre avenir. Il y a des rêves prospectifs qui prédisent le chemin que nous emprunterons.

Une sorte de « Deviens ce que tu es »…

Absolument. Alors non seulement le rêve que j’évoquais m’a montré un autre aspect de ma vie – ce monde supposément terrifiant et dégoûtant de la mort dans lequel j’ai travaillé est précieux – mais j’avais l’intention de vous le faire savoir. Après ce rêve, j’ai commencé à écrire Intima Death. Grâce à Junga, j’ai appris que nos rêves sont une source de connaissance, de sagesse et nous ouvrent sur l’avenir.

Entre Freud et Lacan, Jung offre donc véritablement une troisième voie ?

Absolument, car Freud s’est contenté de voir le dépôt du refoulé dans l’inconscient, tandis que Jung est allé beaucoup plus loin dans l’analyse, identifiant un niveau de l’inconscient familial, d’où sa mémoire familiale, et un niveau de l’inconscient collectif. C’est ainsi qu’il a montré que nous avons en nous la mémoire d’une culture ; la mémoire du monde est donc là, en nous. Et puis cette perspective par le rêve, qui parle non seulement du présent et du passé, mais aussi du futur, est très fructueuse pour moi.

Aujourd’hui encore, Jung est méconnu en France. Mais, à l’époque où vous avez décidé de le suivre, le lacanisme ne régnait-il pas en maître ?

Oui, bien sûr, et je me sentais comme un nerd. A Paris-VII, où j’ai étudié, la plupart de mes professeurs ne connaissaient pas Jung ; il n’offrait que quelques heures d’instruction. Ailleurs, c’était le temps du lacanisme.

Mais d’après ce que j’ai perçu de mes amis, tout ce travail autour des mots et des jeux de mots m’a semblé très mental. La confrontation avec sa profondeur proposée par Jung, à travers le dialogue avec ses rêves, était vraie pour moi. Tout au long de ma vie, j’ai souvent fait des choix qui m’ont conduit sur des chemins dont je ne sais trop pourquoi, mais je me fie à mon intuition.

Comment la définiriez-vous ?

Jung distingue une fonction pensée-sentiment, qui est rationnelle, et une autre, intuitive, plus irrationnelle. J’ai mené ma vie plus sur le deuxième axe que sur le premier. Et je suis plutôt content. Mais cela ne m’a pas non plus empêché de vouloir aller au collège, car je ne voulais pas être seul dans l’expérience et j’ai un respect infini pour le savoir et la science.

Vous avez donc choisi la carrière hospitalière…

J’ai commencé à travailler dans un bureau d’aide sociale. Après la loi Veil, nous recherchions des psychologues pour faire des entretiens pré-IVG. Puis je suis entré dans un service psychiatrique de l’hôpital de Villejuif, où j’ai passé quelques années. Et puis, en 1984, alors que je m’apprêtais à quitter la psychiatrie, j’ai rencontré François Mitterrand.

François Mitterrand était alors à l’Élysée depuis trois ans. Comment l’avez-vous rencontré ?

A la remise de la Légion d’Honneur d’un demi-frère, j’ai été présenté au Président. Puis quelque chose s’est produit dans notre échange de regards. Puis, dans un rêve prospectif, je me suis vue avec lui. Nous étions censés plonger dans un chenal où je devais le guider car, comme le disait le rêve, « je peux respirer sous l’eau ».

A mon réveil, j’ai compris que j’avais un rôle à jouer auprès du président et que c’était pour l’accompagner lorsqu’il plongeait dans les profondeurs… Si l’eau c’est la vie, c’est aussi un symbole de l’inconscient. D’après le rêve, je savais respirer sous l’eau, mais comme la respiration était liée à la spiritualité, j’ai compris que ma mission devait être de cet ordre. J’ai alors écrit au Président que j’envoyais des vagues de paix et de prières, car j’avais été surpris par sa solitude lors de notre rencontre. Il a répondu, disant qu’il était excité et demandant à me rencontrer. Nous nous sommes rencontrés à la bibliothèque de l’Elysée. Puis, pendant 12 ans, nous nous sommes rencontrés plus ou moins fréquemment.

S’agissait-il d’une relation thérapeutique ?

Évidemment pas. La portée de notre relation n’était pas thérapeutique. Le Président lui-même était celui qui rythmait nos rencontres. Il m’invitait à déjeuner à l’Elysée ou venait chez moi. Parfois, il me demandait de l’accompagner dans ses promenades dans les rues de Paris ou chez les libraires. Et il n’y a pas eu d’échange d’argent entre nous. Je lui racontai mon rêve, et nous savions que notre rencontre était d’un autre ordre. Je n’étais pas sa maîtresse non plus, c’était clair dès le départ.

Nos discussions ont porté sur la spiritualité et la mort. Quand il m’a dit ce qui reliait notre relation, la deuxième fois que nous nous sommes rencontrés, « je devrais être mort au moment où nous parlons. » C’était en novembre 1984, et comme la plupart des Français, j’ignorais tout de sa maladie. Alors, perplexe, j’ai simplement répondu : « Qui peut te dire combien de temps il te reste à vivre ? Cela dépend de votre envie, de ce qu’il vous reste à faire sur terre et de la force de votre esprit. Je pouvais voir dans ses yeux qu’il attendait ces mots. D’ailleurs, il décède en 1996, alors qu’en 1981, les médecins prévoyaient une espérance de vie de trois ans.

Vous seriez donc l’inspiratrice de l’expression « les forces de l’esprit » ?

François Mitterrand utilisera en effet ces mots dans ses vœux aux Français en 1994, avant de quitter l’Elysée, et ils ont eu un retentissement. La première fois que je l’ai prononcé, j’ai vu que j’allais bien. Le Président a répété à de nombreuses reprises : « Vous êtes un chercheur spirituel, j’aime votre liberté. Et effectivement, élevé dans le catholicisme, j’ai, la quarantaine, été initié par le prêtre orthodoxe Jean-Yves Leloup à la prière du cœur et je me suis intéressé dans le bouddhisme, je n’ai jamais été dogmatique, nous avons aussi échangé des livres.

Grâce au président j’ai lu A Life Turned Upside Down, ce texte d’une profondeur mystique extraordinaire écrit par Etty Hillesum, sachant que les jeunes juifs d’Amsterdam étaient destinés à l’extermination. Quant à lui, il s’est intéressé à Murder in the Cathedral, T.S. Par Eliot, je le lui ai donné et il montre les questions d’un évêque qui sait qu’il va mourir, donc il va mourir. Après avoir commencé mon poste de psychologue en soins palliatifs, elle n’arrêtait pas de me demander de me parler de mon travail au chevet des mourants.

C’est donc par François Mitterrand que vous en êtes arrivée aux soins palliatifs ?

Il voulait un psychologue résident dans la première unité de soins palliatifs en France, sous la direction du Dr Maurice Abive, à l’Hôpital International de la Cité Universitaire à Paris. Pour mesurer ce que cela signifiait, rappelons qu’il y avait une sorte d’omerta en France à l’époque : on faisait comme si les gens n’étaient pas morts à l’hôpital. Mais ils y sont morts. Et nous ne savions pas comment les soulager ou les aider. Ils ont été euthanasiés avec un cocktail lytique, ce qui a hâté la fin.

Jusqu’en 1984, lors de la fameuse conférence de Nice, nous n’étions pas émus par cette pratique. Surtout parce qu’on savait soigner les mourants en Angleterre et au Québec. En 1985, le ministre de la Santé de l’époque, Edmond Hervé, crée une commission ministérielle d’aide aux mourants. Après un an de réflexion, la décision a été prise d’ouvrir des unités de soins palliatifs et, en réponse, des associations ont été créées. Cela répondait à la réelle prise de conscience que nous allions mal mourir dans notre pays.

La fin du déni n’a-t-elle pas sonné avec l’apparition du sida, qui a conduit à l’hôpital de jeunes patients condamnés ?

Le sida a révolutionné la relation entre médecins et patients. Car jusqu’à la découverte de la trithérapie en 1996, qui en a fait une maladie chronique, elle était mortelle. Face à des patients dans la fleur de l’âge et pleinement éclairés, les soignants ont été contraints d’entretenir une vraie relation. La médecine hospitalière a compris qu’au-delà du traitement curatif, elle doit chercher à améliorer le bien-être des patients et à soulager la douleur. Dans cette première unité de soins palliatifs, il y avait une réelle compétence dans ce domaine. Une ouverture d’esprit aussi, car nous avons réussi à faire entrer dans le service un acupuncteur chinois, convaincu des effets positifs de cette pratique traditionnelle sur la douleur.

Comment avez-vous accueilli la proposition d’intégrer un tel service ?

J’ai tout de suite senti que c’était une voie pour l’aidant que je suis. Et puis il y a eu une expérience pilote ; Bien que nous ayons été inspirés par l’expérience québécoise, il y avait tout à découvrir. Mon rôle était de soutenir les patients et les familles, mais aussi l’équipe soignante.

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Je lui ai organisé une réunion de deuil hebdomadaire, et nous avons parlé de tous les décès de la semaine (il y en avait une vingtaine par mois en moyenne). C’était une façon pour les infirmières, les soignants et les médecins d’exprimer ce qu’ils avaient vécu dans cet accompagnement, de parler de la personne qu’ils suivent pour la dernière fois et de lui dire au revoir avant qu’un autre mourant n’occupe la chambre.

Votre travail auprès des patients consistait-il à les aider à se résigner ?

Nous n’avions pas vraiment de plan pour soulager la douleur physique, pour avoir de la famille là-bas, pour nous soutenir et pour nous faire sentir vivants en mourant jusqu’à la toute fin. Pour cela, mon rôle était de les écouter et de leur offrir une présence. physique En cela, ma formation en haptonomie (voir encadré) m’a guidé. J’ai établi un contact tactile avec les patients, ce qui n’est pas évident pour un psychologue.

Le but était de faire sentir au mourant qu’il n’était pas seul à vivre ce dernier moment. Parce que chacun sentait qu’il allait plus ou moins mourir, dans une société qui a peur de la mort. D’ailleurs, les familles n’osaient pas forcément venir. Il faut donc imaginer la solitude de ceux qui mouraient. Par conséquent, ressentir la proximité d’un être qui est là sans détresse est terrible pour le mourant. Et, s’il en a besoin, il peut parler.

De quoi les mourants vous parlaient-ils ?

Ils disent ce qu’ils ont à dire. Et parce que j’étais là, tout près, je n’ai recueilli que les mots qui pouvaient être dits. C’est ce que j’ai essayé de transmettre aux infirmières et aux familles. Certains me diraient : « Mais si je pleure… » Je leur dirais : « Soyez vous ». Si tu veux pleurer, pleure. Il pleurera avec vous. Ça fait du bien de pleurer ensemble. On pleure un instant, puis ça s’arrête. »

J’ai donc invité les familles à y assister et à parler du fond du cœur. Il n’y a rien de spécial à dire ou à ne pas dire, sauf à exprimer ce que vous ressentez à ce moment-là si vous le souhaitez. Ensuite, dites simplement : « Si je ne te revois plus, j’aimerais savoir… » C’est une façon non violente de s’exprimer. La vraie clé est d’être là, près de votre cœur et de laisser faire. Et pour écouter J’étais tellement surpris par tout ce que les mourants me disaient que je l’ai écrit dans Intimate Death.

Remplaciez-vous les familles auprès des patients ou faisiez-vous plutôt le pont entre ceux-ci et leurs proches ?

tous les deux Parfois, quand les familles étaient là, je prenais une autre position, celle d’un étranger

Vous écrivez que la maladie et l’arrivée de la mort proposent une métanoïa, un chemin de transformation. Certains individus refusent-ils cette proposition ?

à qui on fait des confidences qu’on ne dirait pas

Rester vivant jusqu’au bout semble votre credo. Ne vaudrait-il pas mieux aider à mourir ?

à ses proches Je pense à cette femme de 35 ans, qui un jour a condamné sa tristesse à son fils de 12 ans de ne pas pouvoir lui dire qu’elle ne l’abandonnera pas à sa mort. Alors je lui demande pourquoi il ne le fait pas. « Trop d’émotion, je ne peux pas », a-t-il répondu. Je pense qu’il est mort sans parler à son fils. Quoi qu’il en soit, quand j’ai découvert cela plus tard, j’ai répété ce que ma mère avait dit. Il était très excité.

Parleriez-vous d’un rattrapage de la vie ?

J’ai rencontré des gens qui s’enferment dans le déni, pour se protéger, parce qu’il y a un certain pouvoir dans le déni. Pour protéger aussi votre entourage. C’est rare que ça dure jusqu’au bout, mais ça arrive. On ne peut pas s’y opposer, car ceux qui réagissent ainsi ne peuvent probablement pas faire autrement. Je n’ai jamais été favorable à l’utilisation de la violence contre quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler. Même pas mentir. Entre les deux, il faut faire attention aux perches qui se prolongent. Par exemple, un jour j’ai demandé à quelqu’un qui disait : « Quand j’irai mieux, on ira à Venise », je lui ai demandé de me parler de Venise. Au lieu de s’accrocher au déni, il faut essayer de rebondir sur le désir que suscite une telle expression, car la personne ainsi exprimée est toujours en vie.

Cohabiter avec la mort pendant près de neuf ans ne vous a-t-il pas plongée dans la morbidité, voire la dépression ?

Tous les cas sont uniques. Certains meurent lentement, déroulent calmement la vie, comme dans un changement graduel et doux. D’autres, qui continuent à exprimer leurs désirs de vie, doivent se sentir vivants jusqu’à la fin. Ensuite, nous devons garder cette vie, au moins pour le moment, même si elle s’en va. On voit souvent, à la fin, la montée de l’énergie psychique mise au service de ce que le psychologue Michel de M’Uzan appelle « le travail de la mort » : cette tâche ultime, qui est « une tentative pour se mettre pleinement au monde « . avant qu’il ne disparaisse » (De l’art à la mort, Gallimard, 1977). Quelle belle photo d’auto-naissance !

Et l’accompagnement des personnes endeuillées…

Plus qu’un hic, je le vois comme une façon d’honorer la vie. Je pense à ce malade du sida qui voulait faire une grande fête avec ses amis. Non pas pour affronter la mort, mais pour célébrer les amis, la vie et les amitiés partagées. Nous avons encouragé de telles initiatives dans le service. Quiconque l’a vécu sait que ces moments sont irremplaçables. C’est ce que les gens expriment dans leur chagrin. Et c’est ce qui a été interdit à tant de personnes lors du premier confinement, au début de la pandémie de Covid-19.

Vous êtes devenue une des voix. de la vieillesse en France. Qu’est-ce qui vous a amenée sur ce terrain ?

D’autre part Cette expérience m’a donné un goût aigu pour la vie et ses plaisirs, elle m’a rendu encore plus curieux. J’ai appris des leçons de sagesse de la mort, mais aussi des soignants. C’est une des périodes les plus intenses de mon existence, j’y puise encore des forces. Parfois, ils me demandent si cela ne m’a pas protégé. Honnêtement, je ne pense pas. Aider, c’est être présent, accomplir les derniers gestes, accueillir le chagrin de ceux qui apprennent le décès d’un être cher, les serrer dans leurs bras… J’ai toujours été actif, constamment, et vous l’étiez aussi. pour jouer doucement, ça permet de tenir l’action le temps qu’il faut, et puis il faut plonger dans sa vie, c’est ce que j’ai fait en sortant de l’hôpital. Et tous ces moments m’ont indéniablement façonné.

C’est une expérience différente. Dans mon cabinet, à l’hôpital, j’ai reçu des personnes en deuil. Le deuil est un processus de longue haleine. Le thérapeute doit s’immerger dans le désespoir de l’autre. Ce qui le soutient, plongé dans son chagrin, c’est sa confiance dans les ressources intérieures de ce patient qui ne sent pas ses ressorts. En fait, c’est le rôle du thérapeute d’apporter cette confiance au patient qui, au fur et à mesure du travail thérapeutique, découvrira ses propres ressources. Il existe aussi des groupes de parole, des associations d’accompagnement de deuil. Car, pour l’entourage, ce n’est pas facile d’écouter un proche en deuil, avec parfois le sentiment qu’il vit dans son deuil.

Alors que j’allais avoir 60 ans, j’ai été invité à participer à une conférence : « Comment accepter de vieillir ? « Je n’ai jamais travaillé sur cette question. En explorant, j’ai appris l’existence de centenaires sur l’île d’Okinawa, des vieillards heureux qui sont chéris par leurs descendants. Près de 900 personnes de plus de 60 ans sont venues à la conférence. Cela m’a donné envie d’approfondir la question.

Vieillir peut-il vraiment s’enseigner ?

Principalement parce que j’appartiens à cette fameuse génération des baby-boomers qui sont parmi les premiers à atteindre la vieillesse en bonne santé. C’est à nous de faire prendre conscience à la société de ce fait et de changer son regard. J’ai donc décidé d’écrire un livre intitulé Keeping the Heart Warm by Rusting Our Bodies, un refrain chanté par des centenaires d’Okinawa. Je voulais que ce texte soit clair, mais en lisant des articles déprimants sur le sentiment d’isolement, l’abandon des vieux, la maltraitance… j’ai commencé à déprimer.

Jusqu’à ce que vous doutiez que vous puissiez écrire ce texte. Puis je suis allé à la rencontre des 90 ans que je trouvais brillants, Sœur Emmanuelle, Stéphane Hessel, mon éditeur Robert Laffont et les moins connus. J’ai demandé à ces personnes âgées d’expliquer ce qui les rendait heureuses et brillantes. Le livre révèle leurs secrets ou plutôt les clés pour vieillir sereinement. Il a attiré l’attention de la caisse de retraite des Audiens (professions de la presse et de l’audiovisuel, ndlr), et m’a demandé d’animer les séminaires.

Qu’est-ce que ces séminaires vous ont appris ?

Puis le ministère de la Santé a lancé un plan pour bien vieillir, basé sur trois critères : bien manger, bouger, rester connecté. On m’a demandé d’y apporter une dimension psychologique et spirituelle, au sens le plus large du terme. Depuis, j’anime des séminaires interactifs pour les nouveaux retraités sur l’art de bien vieillir et de rester actif depuis 15 ans. C’est-à-dire être prêt à passer à autre chose.

Ensuite, les résidences services Domitys m’ont demandé de proposer un parcours sur l’aventure du vieillissement à leurs résidents les plus âgés, octogénaires et centenaires (voir page 38). L’objectif se résume à trois points. Premièrement, montrer que vieillir n’est pas seulement un voyage de perte et de déclin, ce qui est un paradoxe, mais aussi une ouverture vers la nouveauté. La seconde est qu’il y a une jeunesse de cœur et d’esprit qui ne vieillit pas. Troisièmement, qu’une vieillesse heureuse, productive et intéressante est possible. J’ai construit un cursus que j’ai proposé dans 17 résidences, puis j’ai formé plusieurs groupes de psychologues qui prennent désormais leurs responsabilités.

Quelles sont les spécificités de cette étape de la vie ?

Grâce à des groupes de discussion, j’ai découvert que l’échange d’expériences heureuses, productives et intéressantes au lieu de regrets et de plaintes aide à maintenir l’estime de soi. Cette appréciation est fondamentale pour maintenir leur autonomie. À l’opposé, la perte d’autonomie est souvent le résultat d’une condition altérée plutôt que le résultat d’un accident. Conserver ou retrouver le sentiment d’avoir encore des choses à transmettre, voire de découvrir, change la donne.

La posture physique est meilleure et donc l’équilibre, réduit le risque de chute et favorise l’autonomie. D’un autre côté, beaucoup de participants disent : « Personne ne se soucie jamais de ce que nous traversons. Après les séminaires, ils forment souvent de petites communautés pour continuer à partager et à se soutenir mutuellement. De nouvelles formes d’habitat pour personnes âgées, comme l’habitat accompagné Béguinage (voir page 43), qui peut s’ancrer dans l’idée qu’une communauté peut se constituer autour d’une population vieillissante, vont dans le même sens.

Même si l’espérance de vie en bonne santé s’allonge, l’âge passe pour un défaut dans notre culture où l’on est taxé de senior de plus en plus tôt. Comment sortir de ce paradoxe ?

Lors d’une réunion du Collectif national autoproclamé du vieillissement (CNav) à la Cartoucherie de Vincennes, Ariane Mnouchkin, fondatrice du Théâtre du soleil, a dénoncé le manque d’imagination à ne voir qu’une chute dans la vieillesse. Puis une femme de 90 ans a ajouté : « Le vieillissement est inconnu. Tout tombe, et en même temps s’ouvre un espace de grâce. »

Il a parfaitement exprimé ce paradoxe : le corps décline, mais l’esprit continue de grandir, et peut s’ouvrir au nouveau. Il peut y avoir une explosion. L’ouverture ne se fait plus de l’extérieur, elle se fait à l’intérieur des êtres. Quelqu’un m’a dit un jour : « Quand je regarde un arbre, je l’apprécie, je le goûte différemment qu’il y a 10 ou 20 ans. » La sensualité ne vieillit pas avec l’âge, au contraire. Le pouvoir de la présence augmente. Aussi la capacité d’être surpris et de ne pas rater certaines choses que nous n’avions pas vues jusque-là. Un regard sur les autres est également inclus. C’est pourquoi, depuis quinze ans, je travaille à faire comprendre que vieillir n’est pas une catastrophe, il réserve de bonnes surprises.

Mais alors, quel sens donner aux vies des jeunes qui sont fauchés par une mort violente, sans avoir pu accomplir cette alchimie d’eux-mêmes ?

La société diffuse l’image des personnes âgées comme un fardeau, le sentiment de n’avoir d’autre raison de vivre que la mort. C’est le cas pour certains, mais beaucoup vivent leur âge différemment. C’est ce que des organisations comme Old’up (voir page 34), la CNaV et d’autres essaient de transmettre. Aussi, j’ai récemment accueilli une femme de 47 ans dans un groupe de travail. Cela en dit long. Cependant, plus tôt vous y penserez, plus la progression de l’âge sera détendue, car il n’y a pas de baguette magique.

Vous parlez d’âme, et votre approche dépasse la sphère psychique. Comment articulez-vous psychologie et spiritualité ?

Jung compare l’existence à la course du soleil, qui monte jusqu’à son apogée puis décline. Dans la première partie de la vie, l’ego est aux commandes. Il faut mettre son énergie en soi, car l’enfant, puis l’adolescent, puis le jeune homme se construit, construit sa vie, sa carrière, sa famille. Mais, vers 50 ans, l’énergie doit progressivement passer du moi conscient au moi ; ainsi, Jung nomme l’être intérieur, l’essentiel, l’âme. Ce passage demande du travail et prend du temps, mais il donne un sentiment d’accomplissement dans la vie. Il existe cependant des exceptions, comme l’écrivaine Christiane Singer, décédée à 64 ans, d’un cancer, dont elle savait qu’elle ne se remettrait pas. Je l’ai vu, dans les six derniers mois de sa vie, faire le travail d’individuation qui aurait pu lui prendre quarante ans.

Dans Une vie pour se mettre au monde (Le Livre de poche, 2011), écrit avec le philosophe Bertrand Vergely, on s’est interrogé sur la jeunesse brisée. Et nous avons conclu que toute vie est un travail. En fait, on peut se demander quel est le travail d’un enfant qui meurt à 8 ans ou pire, 8 mois, au sens jungien de l’individuation. Cela a quand même fonctionné. En vérité, il n’a pas achevé son ancienne vie, mais sa courte vie transformera ses proches, parents, grands-parents. Il y a travaillé. Et cela a du sens pour l’humanité.

La dimension religieuse ?

En France, on parle de psyché parce qu’on n’ose pas parler d’âme, ça paraît trop religieux. Freud, cependant, parle de Seele, « l’âme ». Les Américains l’ont traduit par intelligence, qui désigne le fonctionnement cognitif et n’a donc rien à voir avec lui. Les Français pensaient avoir un parti pris en se cachant derrière le mot grec « psyché », mais celui-ci nomme l’âme, cette chose invisible qui surgit des profondeurs ; Ces profondeurs, nous les retrouvons chez Jung. Le soi est aussi peut-être une bonne définition car il porte le concept d’unité. C’est l’Être essentiel.

La méditation est pourtant une pratique…

J’aime cette profondeur de mots. Je me réfère souvent à un texte du prêtre Teilhard suisse Maurice Zundel : « Rien ne nous empêche de penser que notre longueur d’onde distinctive ne peut pas survivre au-delà de la mort physique et rendre compte à un autre corps dont nous n’avons aucune idée. Je m’intéresse à cette notion de longueur d’onde. L’idée que nous avons chacun une longueur d’onde unique et personnelle qui s’enrichit de tout ce que nous vivons, comme une sorte de logiciel intime, parle d’elle-même, je l’ai vue tout autour de moi. Ce qui va se passer ensuite est un mystère. Mais rien n’interdit de supposer que cette vibration ne peut pas informer un autre corps ou d’autres corps. Qui sait?

Relier à la profondeur, n’est-ce pas toute l’œuvre de votre vie ?

Je viens d’une famille catholique. J’ai cette culture en moi. Mais ce qui me parle aujourd’hui, c’est la notion de présence. Or, la présence est vibration, justement. C’est palpable. On sent une présence à l’intérieur. Appelez Dieu? Tout au long de ma carrière de psychologue, j’ai évité d’utiliser des mots qui divisent au profit de me concentrer sur des expériences qui rassemblent les gens. Sentir, par la méditation ou la prière, ou dans certains lieux, que nous sommes en présence, de façon mystérieuse, vibrante. C’est difficile à mettre en mots car il s’agit d’expérience et non de croyance mentale. Nous sommes loin des dogmes et des pratiques.

Sans doute, mais ce n’est pas un rituel, et c’est surtout une expérience. Je me range du côté de ceux qui croient que Dieu ne fait pas ses preuves, il se teste lui-même. Et je le ressens surtout quand je vais à Taizé, en Bourgogne. Cette communauté œcuménique réservée aux jeunes est un lieu de méditation basé sur le silence, le chant répétitif, la méditation sur une parole. La vibration y est perceptible. Et quand je vois des visages de jeunes de tous horizons à travers l’Europe, religieux ou non, qu’ils vivent cette intériorité, cela me donne beaucoup d’espoir.

Nous pouvons le voir de cette façon. Mais est-ce une œuvre ? En tout cas, c’est ce qui me semble essentiel. Les épreuves de la vie obligent chacun à chercher en soi ce qu’il ne trouve pas à l’extérieur. Cela n’a rien à voir avec le sevrage ou le confinement. Au contraire, c’est un approfondissement, pour s’ouvrir davantage, pour être encore plus présent dans ce qui est, dans l’instant. J’ai retrouvé cette qualité de présence chez les personnes très âgées. Des êtres qui dégagent une vie intérieure riche. Grâce à cette richesse intérieure, ceux qui embrassent la solitude et, en même temps, restent ouverts au monde, aux autres, au contact de l’actualité. Ces beaux vieillards nous prouvent que plus vous ouvrez votre esprit, plus vous ouvrirez votre cœur.