Reportage « La Guadeloupe, une île en tension » (2/3). Dans un contexte où un tiers des 18-20 ans et la moitié des 25-29 ans ont quitté le département, ceux qui sont restés ont dû « se battre quatre fois plus », alors que le travail manquait et que le mouvement de blocus de novembre 2021 était pas suivi d’un changement profond.

Carrefour, situé dans une vallée verdoyante. Bordées de maisons éparses, trois rues comme une ligne ont disparu. Ou plutôt, comme on l’appelle en Guadeloupe, le « col du Tichian », ce passage est utilisé par les automobilistes pour éviter les embouteillages. A Bouliqui, quartier reculé de la commune des Abymes, à proximité des collines et des ravins des Grands-Fonds, nous passons. Ici, les habitants, petits commerçants, éleveurs ou maraîchers, survivent en marge.

Centre de jeunesse et de culture, Jeryson, Thomas, Kendric et d’autres habitent les ruines abandonnées infestées de moustiques qui dominent le rond-point récemment ouvert du département. Dans une ancienne boulangerie, on fête les anniversaires entre amis, on parle beaucoup, on écoute de la musique, du konpa d’Haïti, du bouyon dominicain, du jazz. Dimanche 6 novembre après-midi, nous avons vu Félicien filer, sur la roue arrière sans arrêt, sur sa trottinette noire hors de contrôle. De Bouliqui, comment sortir ?

En novembre 2021, ils ont brûlé des voitures et des pneus à des barrages routiers. Ils les avaient installés à des carrefours, identiques à des centaines d’autres, tous les trois à quatre kilomètres, dans une ambiance électrique en présence de policiers d’assaut et de policiers envoyés en renfort depuis la métropole. « A quoi ça sert tout ça ? », a demandé Kendric qui a aujourd’hui 19 ans. Après le déménagement, le service de la mairie des Abymes est venu vers eux, personne n’a reproché cette main tendue, même si tout le monde connaît la limite. Kendric a obtenu un contrat civil pour huit mois grâce à France Services, et le travail s’est terminé en octobre. Avec son bac, elle voulait travailler comme aide-soignante dans un hôpital, mais elle a refusé les vaccins, comme toutes ses amies. « Ça a tué mes projets de carrière. Avec rien de concret à l’horizon, « s’il le faut, j’irai », a-t-il dit.

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« Regardez-nous ! »

Thomas, 22 ans, en gilet camouflage sans manches et bijoux en or, a décidé de prendre le large. « Qu’est-ce que je veux ? Travailler, travailler, travailler », dit-il doucement. Avec « tous [ses] diplômes de cuisine en poche », il ne trouve pas d’emploi déclaré. Le patron ne veut pas payer. Il vit avec ses parents, sa compagne est obligée de rester dans sa famille avec leur fille de 2 ans. Il rêve d’ouvrir son propre restaurant. « J’ai fait toutes les petites formations pendant deux ou trois mois. J’ai gagné 366 euros à Pôle Emploi . J’y vais. Jeryson, 20 ans, porte un tatouage de trèfle à quatre feuilles sur la nuque et les jolies nattes sur la tête. Elle a aussi tout testé : « Menuiserie, pizza, livraison, peinture béton, aide aux handicapés. « Il va s’enrôler dans l’armée.

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