Vous le trouverez fréquemment dans ces colonnes et dans ses Chroniques philosophiques. Henri-Pierre Jeudy est philosophe. Un grand mot pour beaucoup. La philosophie, on n’y comprend rien… Avez-vous déjà rêvé de Cyril Hanouna ? Vous aurez Henri-Pierre Jeudy. Monsieur a rendez-vous avec vous.

Cher Henri-Pierre, pouvez-vous nous parler de votre enfance, de votre famille ?

H-P. J. : Je suis né en 1945, à Paris, dans la chambre du fond comme on dit puisque je suis né à la maison, chez mes parents, à la maison, à cette époque, c’était encore normal. Un des grands-pères de mon père était de Bouzancourt, son père, mon grand-père, était commandant à cheval. En 1917, les premiers chars sont apparus, il a travaillé sur cette question, petit, j’ai trouvé des livres avec des détails techniques et des photos de chars. Les militaires couraient après le char, le char a été touché par un obus et j’ai découvert que l’équipement mobile était destiné à réparer les chars.

Ces livres se présentaient comme des bandes dessinées, il y avait aussi des leçons stratégiques, ce qui m’intéressait. En même temps, cet homme était pétainiste. Pourtant, il avait sous ses ordres le lieutenant de Gaulle, mais bon… Cet homme n’est pas une légende, avec un côté sombre, l’histoire du pétainisme, le pétainisme de la Seconde Guerre mondiale.

De retour chez mes parents, dans mon enfance, mon père habitait cette maison, Cirey-sur-Blaise. Quand j’étais enfant, j’habitais à Paris, mais je venais toujours ici. Mes parents ont toujours entretenu un lien avec Cirey-sur-Blaise. Il y avait une grand-mère qu’on appelait « fausse grand-mère », elle a été retrouvée dans Chasseur Français (magazine dédié à la chasse, bien connu pour sa rubrique Petites Annonces, NDLR), la mère du père de mon père est décédée quand il avait 3 ans. . Mon père aimait la Haute-Marne, il avait de la famille à Rizaucourt, notamment. Cirey-sur-Blaise était sa ville natale, il partageait cette relation avec moi. Cette colle, je pense, est à nouveau la haine.

Quand vous étiez jeune, quels étaient vos hobbies ?

H-P. J. : Ici, à Cirey-sur-Blaise, j’ai trouvé un prêtre, un prêtre qui a ensuite démissionné, ce qui est absolument incroyable pour sa puissance culturelle. Il y avait un cinéma, on a fait un théâtre, des foires… , c’est le nom du lieu.

La vie traditionnelle était importante dans cette ville, elle n’a rien à voir avec la vie moderne. Les gens participaient vraiment à cette vie culturelle, c’était vraiment populaire parce que tout le monde y participait. Personne n’a été exclu. A cette époque, créer un Pass Culture aurait été du jamais vu !

Quand vous êtes-vous particulièrement intéressé à la philosophie ?

H-P. J. : J’étais très jeune, depuis l’âge de 17 ans, la philosophie me passionnait. Je voulais être psychiatre, enfin psychologue-philosophe, je ne voulais pas seulement être médecin. Je n’étais pas très intéressé par la philosophie, la philosophie est devenue une passion.

Qu’est-ce que cette résurrection a apporté?

H-P. J. : J’ai vite découvert Nietzsche, un philosophe que j’apprécie beaucoup, et je ne suis pas le seul à l’apprécier. J’ai adoré son esprit rebelle, de critique extrême de la vie, du monde dans lequel nous vivons. J’ai aimé cette faiblesse, cette faiblesse dans les idées, dans l’écriture, cette faiblesse n’est pas aussi mauvaise et destructrice qu’on l’a dit maintes fois. Nietzsche a pensé au surhomme, il a pensé à différentes alternatives.

Désir sauvé, plus tard, plus tard, j’ai retrouvé Deleuze et Derrida, philosophes contemporains. J’étais aussi très ami avec Paul Ricœur. J’ai eu beaucoup de chance. Quand je faisais de la philosophie, à Nanterre, l’université qui venait d’ouvrir, il y avait les meilleurs philosophes parmi les professeurs, les meilleurs philosophes du monde.

Emmanuel Levinas a enseigné à Nanterre, Paul Ricœur et Vladimir Jankélévitch également. J’ai eu l’occasion de me baigner à cet endroit. Cet espace, il est encore très important pour moi, il est important, la philosophie c’est des questions, il a toujours été là, il ne l’a pas résolu, il ne trouve pas de solution aux questions sur le monde, ne cesse d’inspirer une réflexion interrogative .

De nos jours, nous cherchons toujours de meilleures solutions pour améliorer le bonheur de chacun, mais nous ne nous posons plus la question.

Nanterre c’est le mouvement du 22 mars, comment avez-vous vécu mai 1698 ?

H-P. J : J’étais à Nanterre, je connaissais bien Cohn-Bendit, on a fait un théâtre ensemble et on l’a terminé. Je ne suis pas allée aux barricades, ma petite sœur y est allée, j’étais contente pour elle, mais en même temps, j’avais l’impression d’être étrangère à tout ça. A cette époque, l’idée est née, d’un mouvement, l’Internationale anarchiste, ce mouvement a donné naissance à des gens avec les positions de Guy Debord. J’étais enthousiaste, mais il y avait un chemin de distance en moi, un lieu intérieur, ce lieu est plus approprié qu’aujourd’hui car ce mouvement n’a pas remis en cause ce qui était espéré. On pouvait attendre beaucoup de cette organisation, ça n’a pas pris, les choses n’ont pas augmenté.

Aujourd’hui, l’état émotionnel a complètement disparu, en 1968, on croyait en quelque chose, en quelque chose qui allait changer le monde, qui allait changer la société. Aujourd’hui, cet espoir a disparu, nous ne voulons plus changer le monde, nous voulons juste le sauver, aujourd’hui encore, nous vivons par des principes de vie, des exemples.

En 1968 le rêve d’un autre monde existait, un monde actif, aujourd’hui le rêve d’un autre monde existe, mais il s’exprime dans le désespoir, l’impuissance. Ce sentiment d’impuissance est effrayant. En 1968, quelques idées ont donné vie aux esprits, forts, du possible. Désormais, nous vivons dans le triomphe de l’impuissance.

A cette époque, vous considériez-vous comme anarchiste ?

H-P. J. : Oui, parce que je n’accepte rien, non, écoutons d’un coup de baguette magique. J’éprouvais une sorte de rébellion contre les conventions, certes nécessaires à la vie en société, mais dans une certaine mesure. Je ne suis pas réaliste, je suis un anarchiste bourgeois, mais j’ai une idée anarchiste, j’ai besoin d’être complété par cette idée.

En 1968, cette flamme du chaos était vivante, pas un chaos destructeur, pas un « lit de chien », ce mot est aussi admirable, Charles de Gaulle avait un sens poétique et humoristique du monde. L’anarchie n’était pas une situation très destructrice, nous n’avons pas fait face au nihilisme de la victoire, nous avons seulement pensé à une autre voie, une autre voie qui pourrait changer la structure de notre société, changer nos vies.

Être philosophe à plein temps, c’est une sorte d’utopie…

H-P. J. : J’ai toujours été considéré comme un franc-tireur, j’ai développé une sorte d’indépendance. J’ai intégré le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) plus tard, c’était une manière de se cacher, une sécurité financière. Je suis entré au CNRS en sociologie, je suis philosophe. La naissance de la sociologie est directement liée à la philosophie, aux philosophes, mais ma façon d’être sociologue en étant philosophe ou au lieu d’être philosophe en essayant d’être sociologue a fait de moi un hypocrite, mais aussi un sniper. . J’étais fier, je ne suis pas devenu général, je suis resté simple lieutenant, mais je suis resté fidèle à mes pensées, je n’ai pas rejoint le groupe.

Il est très humble. Vous avez parcouru la planète, votre travail est mondialement connu…

H-P. J. : J’ai commencé à écrire très jeune, mes livres ont eu un certain succès scolaire. J’ai abordé les études d’une certaine manière, à ma manière, cette méthode a suscité un certain intérêt, partout dans le monde, en effet. Mes livres ont été traduits, et j’ai été invité à de nombreuses conférences, d’abord en Amérique du Sud, puis au Japon, en Chine et dans d’autres pays, notamment les pays anglo-saxons, à l’exception des États-Unis. En Angleterre, ça a pris un peu de temps, mais j’ai fini par y aller pour la rencontre. Mon travail est bien reçu en Allemagne ou en Italie.

Vos mots parlent d’un point important, la philosophie ne se limite pas à l’espace, elle est globale, globale…

H-P. J. : C’est l’intérêt ! Il y a une science sociale du peuple, la philosophie est une histoire personnelle, elle ne se mesure pas dans une zone géographique. La philosophie, tout ce qui est culture est différent, les cultures peuvent être différentes, mais la philosophie ne concerne pas l’impérialisme culturel.

La philosophie fait partie de notre quotidien, cependant, son omniprésence est parfois difficile à voir…

H-P. J. : La philosophie est dans nos vies… Je la vois encore plus en vieillissant, ici à la campagne. Je parle avec des gens ici, des agriculteurs, je connais ces gens depuis que je suis enfant, c’est un avantage, ça me permet, la confiance est là. On parle de questions existentielles, les interlocuteurs attendent quelque chose de moi, quelque chose d’un philosophe.

Pour ne pas mépriser les gens à qui je parle, je peux dire des mots étranges dans un bistrot, ce qu’on attend de moi, leur parler du temps, peut les contrarier. Il y a un regard, une philosophie qui les séduit. Comment pourrions-nous ne pas être intéressés par notre présence, notre présence ? C’est la philosophie. Au temps du Covid, la question du sens du monde s’est à nouveau posée, une question profonde et sérieuse.

Aujourd’hui, on ne parle plus de philosophie, mais de philosophie de vie…

H-P. J. : Oui, oui, mais ça tombe bien, la philosophie c’est la vie ! Le but de la philosophie est de refléter la vie, il ne peut en être ainsi. Ce spectacle est foisonnant, explosant dans tous les sens, il n’a pas de frontières.

Vous avez multiplié les travaux, les rencontres, puis lancé les éditions de Châtelet-Voltaire, étant au début de l’analyse Amplitudes, vous rassemblez toujours des personnes de cultures différentes, il apparaît dans cet ensemble un goût prononcé pour les autres, pour l’interdisciplinarité. partager…

H-P. J. : J’aime écrire dans mon coin, mais pas seulement. Dès que j’ai pris ma retraite, même si j’ai pris ma retraite il y a plus de dix ans, j’ai décidé d’être plus présent à Cirey, d’être plus présent dans ce domaine.

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Dans les années 2000, nous avions carte blanche, à Joinville, Château du Grand Jardin, pour aborder le processus historique, sous toutes ses formes. J’étais heureuse de vivre l’expérience partagée, depuis mon bureau, loin de la communauté des sociologues.

Cette opération a été la base d’un grand jeu, France Culture est venue pendant dix ans, Jean Lebrun est resté à Blumeray. Ce processus est également à la base de la création d’une maison d’édition.

Les gens écrivent, je voulais qu’ils puissent trouver leur place, participer à l’acte collectif d’écrire en travaillant sur un même sujet. Nous avons donné beaucoup de livres aux personnages, à Voltaire bien sûr, nous avons essayé de faire vivre ces personnes par l’écriture, ensemble.

Cet ensemble s’écrit, même si la bataille est déjà perdue, contre la patrimonialisation actuelle. Nous nous concentrons sur la mémoire des choses, c’est-à-dire que les choses, les bâtiments, les gens ne comptent plus. Notre objectif a été d’aborder le patrimoine autrement, avec les mots, avec le langage, le langage d’aujourd’hui.

L’expérience vécue à Blumeray et France Culture et Jean Lebrun était unique. Du coup, de nombreux prétendus sages s’installent dans le village de Haute-Marne, les habitants sont appelés à parler de choses simples, importantes, existantes…

H-P. J. : Je préparais une chronique consacrée à la ville de Blumeray, et ça m’a fait un cas, Jean Lebrun est venu, enthousiasmé par cette question et a décidé de créer une émission, avec des gens de la ville. Il fallait assurer une certaine installation, les experts sont venus installer le matériel, ils ont mis trois ou quatre jours, puis, France Culture à Blumeray, il a fallu dix ans.

Blumeray était presque le centre du monde, cet événement était amusant, édifiant. A Paris, à la Maison de la radio, on parlait de Blumeray, beaucoup voulaient connaître cette ville. On était chez Bob, dans sa grange, dans sa cave comme disait Jean Lebrun en lançant le programme.

Cette expérience, cette vie, s’est confirmée par des rencontres, Jean Lebrun, Jean-Paul Kauffmann, Thomas Legrand, vous avez su allier…

H-P. J. : Je ne suis pas pudique, mais je ne suis pas du genre chef de groupe, j’aime échanger et collectionner, bien sûr, mais je n’aime pas avoir de rôle. La souveraineté c’est pas mon truc, la souveraineté ça ne se nomme pas, ça vit, alors, tu laisses le peuple tranquille. Nous sommes tous devenus amis au fil du temps, Jean Lebrun revient souvent, j’aime cette idée de communauté sans l’idée d’appartenance, j’aime les rencontres, les rencontres qui ne se séparent pas.

Les Japonais sont venus plusieurs fois à Blumeray, faisant des bandes dessinées dans Blumeray, une bande dessinée publiée au Japon. Le Japon, hors zone urbaine, montagnes et forêts sont abandonnées, ou presque, ces Japonais, pour eux, la Haute-Marne, les ramène à ça, cette comparaison m’a ouvert beaucoup de choses. Nous pouvons être à des milliers de kilomètres de chez nous et chercher des points communs entre là où nous sommes et d’où nous venons.

Que pensez-vous de la Haute-Marne ?

H-P. J. : C’est un lieu sans hypocrisie, puisqu’il y a toujours eu une expérience philosophique comme mépris, c’est un éloge. Bâtard, il s’agit de contradictions, de nombreuses contradictions… Résolvez-les, bonne chance ! Ce qui me rend heureux, c’est ce qui me rend heureux. On fait tout ce qu’on peut pour que les choses avancent au niveau économique, au niveau social, beaucoup d’efforts, des politiciens, essaient de faire les choses, mais ça ne bouge pas, ça s’arrête, d’ailleurs, mais en même temps, on vit bien ici, en paix.

Les gens veulent que ça se passe bien et en même temps, quand ça va bien, ça va mal. Nous attendons de nouveaux citoyens, mais nous voulons les choisir, nous voulons qu’ils se fondent immédiatement dans le moule. Certains ne veulent pas d’immigrés et peu de Parisiens, la différence est agaçante.

A ton âge, avec ton expérience, que dois-tu encore porter, explique ?

H-P. J. : J’ai traité de l’impuissance totale, dès ma naissance, dans « Eloge de l’inutilité ». Être philosophe, c’est d’abord tout à fait inutile, inutile, je le suis et c’est une fierté. Je retrouve là le danger d’usage, le danger d’usage, c’est de dire des choses qui peuvent aider quelqu’un, sans le voir à l’avance, sans vérifier le processus, de façon inattendue. L’usage communautaire n’est pas lié au travail, on l’oublie, l’usage est plus lié à l’accomplissement du travail social. Nous avons besoin d’aide parce que nous avons besoin de vous ? Non, c’est parce qu’on n’a pas besoin de toi que tu peux éventuellement être bon à quelque chose.

Les Haut-Marnais ont peut-être besoin de vous pour être plus heureux qu’ils ne le pensent…

H-P. J. : Tu me donnes du pouvoir, ça me dérange ! Le bénéfice, s’il existe, est limité au niveau spirituel, mental. On parle souvent de joie de vivre, mais il n’y a pas de loi universelle, chacun peut construire son petit bonheur à sa manière. Etre si soucieux de la joie de vivre m’attire, Fnac, il y a des livres partout sur le confort, le bonheur, comme s’il y avait des recettes… C’est du bull !

Henri-Pierre, venons-en à vos problèmes…

H-P. J. : Je prépare une exposition avec un photographe. J’écris aussi un livre, mais bon, je n’ai pas encore arrêté d’écrire… Mais quand même, les choses évoluent, plus j’approche de la fin, plus j’ai l’impression de me diriger vers la forme journal, Je combine la philosophie et des idées plus profondes. J’ai besoin de ça. Ce qui est le plus proche, ce qui est dans votre cœur, résiste ou se rapporte à la nature de l’univers, pour moi, c’est la philosophie. Mes questions philosophiques profondes, je dois pouvoir les présenter au monde, c’est l’art. C’est ici que je suis.

Un philosophe peut-il penser qu’il a atteint une sorte de vérité, d’accomplissement ?

HP J. : A mon avis, non ! Atteindre un certain résultat est une préoccupation que je ne connais pas. Nous voulons résoudre des problèmes que nous n’avons pas à résoudre. Héraclite a influencé Nietzsche, Héraclite est un philosophe des contraires, l’homme est une créature des contraires. Vous ne pouvez pas équilibrer les contraires. Le déséquilibre de mon corps, j’y contribue, je fais ce qu’il ne faut pas faire, j’aime manger, boire et fumer, donc je suis l’acteur de ce déséquilibre, mais de ce déséquilibre émerge un équilibre, de beauté – être .

On accepte de moins en moins les différences, on pense vivre dans une société violente en cachant l’ampleur de la violence du passé, on pense être humain…

H-P. J. : Les gens sont violents et les systèmes de sécurité créés par les gens causent plus de violence que les gens eux-mêmes. L’instrument de la vigilance publique, la vigilance des citoyens, le déploiement des caméras, c’est d’utiliser la violence, la violence qui tue les relations sociales.

Les Trailmen ont toujours existé. Je n’ai même pas pensé à verrouiller ma porte la nuit, en cas de vol, les gens me disent que je le voulais, je dois verrouiller ma porte, mettre l’alarme… Mettre l’alarme, c’est pour garder la forme de la peur interminable, complètement fou.

Tout cela grandit, il faut se protéger, c’est une chose avec l’écologie, ce qui protège détruit. Ce besoin constant de sécurité se retourne contre nous, créant la peur dans l’environnement.

Allons, termine Henri-Pierre, sans rien imposer aux lecteurs, vous avez carte blanche…

H-P. J. : J’hésite… Claudia, ma compagne, habite ici. Le Brésilien est venu en Haute-Marne par amour, on a travaillé ensemble, il a pris son indépendance, il a quitté le Brésil et s’est installé en Haute-Marne d’une telle manière, je me demande comment c’est possible.

J’aime beaucoup cet endroit, mais si nous sommes un terrain, son parcours en est la preuve. Ce qui se passe ici ne pourrait pas se passer à Paris, ici, à Paris, on nous arrête sans être reconnus, ici, on nous sort sans être reconnus. J’ai vécu écrasé par les racines, la Haute-Marne, c’est, c’est le poids symbolique des racines, ça, je n’en peux plus. Le poids des racines est si fort que quand j’étais jeune, j’avais peur de tout, j’avais peur des autres endroits, je n’allais pas dans d’autres pays.

Quand j’ai vu Claudia quitter son pays, quitter sa famille, tout quitter pour vivre à Paris, une ville connue dans le monde entier, pour finir par vivre ici, en Haute-Marne, je trouve ça bien, très fort. Cette femme a pris des racines qui ne sont pas les siennes.

On rêve de captivité, la captivité est un rêve, Claudia porte ce rêve. Avec un peu de réflexion, on comprend mieux ces migrations dont on parle tant. Claudia a déménagé par amour, d’autres ont déménagé par nécessité, mais on oublie tout, on pense au danger que représentent ces gens, on oublie complètement que ces gens vivent dans un rêve. Il n’y a plus de poésie dans ce monde.

Quand on voit monter le pays du Rassemblement, quand on voit l’état d’esprit que représente la communauté du Rassemblement, on se rend compte qu’il n’y a plus aucun rapport avec la forme de la poésie, on se rend compte que les relations humaines ne sont plus au cœur de nos vies. . , l’un est la peur, le danger.

Je parle à beaucoup de gens, hier je parlais à un agriculteur des Espagnols qui sont arrivés dans les années 1930, c’étaient des bûcherons, ces gens comme les Italiens ou les Polonais, ils ont pu s’intégrer, c’était pas facile, il était souvent agacé, mais on pouvait voir une sorte de beauté en eux. L’intérêt de l’autre, aujourd’hui, on l’oublie, c’est la règle de la haine, la haine aléatoire, l’autre, il n’a rien fait, il n’est pas là, mais on le craint.

Entretien avec Thomas Bougueliane