Il y a une petite jeune fille toute blanche, un peu cachée par un grand fauteuil, à gauche de la cheminée. Du haut de ses 40 centimètres, il veille sur le salon de Gad Elmaleh, un cocon beige et lumineux situé au sixième étage d’un immeuble parisien. « Un cadeau d’anniversaire de ma soeur Judith, qui connaît ma passion », dit-il. Car l’humoriste a un faible pour les représentations de Marie. Dans le couloir, un tableau la représente couronnée avec son fils dans ses bras, un style d’icône byzantine. Dans la salle se trouve un autre tableau, la Madone avec une teinte bleue et les mains jointes. C’est elle, Notre-Dame de Lourdes, vedette de son nouveau film, Reste un peu (en salle le 16 novembre), mélange parfois drôle d’autobiographie (beaucoup) et de fiction (un peu). On s’engage à ne pas divulguer les péripéties de cette comédie, où la plupart des personnages jouent leur propre rôle. Disons que Gad revient à Paris après une longue pause américaine. Il aspire à sa famille, ses amis et le couscous de sa mère. Surtout, il a un accord avec une femme : la Vierge Marie. La réunion de famille vire à l’orage lorsque « Mams », la vraie Régine Elmaleh, découvre la célèbre figure de Notre-Dame de Lourdes, cachée dans la valise de son fils. Chez les Elmaleh, juifs sépharades du Maroc, on ne plaisante pas avec les traditions et les racines.

Gad, 51 ans, avoue avoir menti à ses parents pour les convaincre de participer à son projet. « Ils n’auraient pas accepté s’ils avaient lu le scénario », dit-il. Alors je leur ai dit que le thème était sur la crise de la quarantaine. Pourtant, c’est pour eux qu’il a fait ce film. Pour leur dire qu’il les aime, même s’il est magnétisé par la vierge. Qu’il sera toujours leur fils, même s’il se laisse séduire par la religion catholique. « Ils n’ont pas mesuré cette attirance », s’extasie-t-il.

On savait qu’il était fasciné par Dieu et les religions, mais c’était son jardin secret

Ils ne sont pas les seuls. « Ça a été un choc pour moi, le même que j’exprime à l’écran, reconnaît son ami d’enfance Guillaume Azoulay. On savait qu’il était fasciné par Dieu et les religions, on avait vu les statues chez lui mais on n’en parlait pas, c’était son jardin secret. Gad rassure les siens. A sa manière, l’œil bleu malicieux, la blague dans la bouche : « Ça ne change pas qui je suis vraiment. » Je bois beaucoup de verres dans les bars gays… » Chez moi, les mezuzot restent, ces petits parchemins enfermés dans des boîtes en forme de long rectangle, solidement fixées aux encadrements de porte. Le signe de son appartenance à la maison juive.

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Tout a commencé à Casablanca, un après-midi ennuyeux. Comme ses amis juifs et musulmans, il est strictement interdit au petit Gad de franchir le seuil des lieux de culte catholiques. « Alors on s’est demandé ce qui pouvait être si mystérieux, si secret », se souvient-il. Ce jour-là, son père se gare près de l’église de leur quartier, chronométré pour faire une course, le laissant dans la voiture avec Judith. Les enfants pensent que le temps est long. Et s’ils poussent la porte ? Dans l’obscurité, ils se tiennent face à face avec une représentation de la Vierge. La colère divine ne retombe pas sur Gad, au contraire : devant cette femme sculpturale, figure maternelle universelle, lumineuse et bienveillante, le garçon bouleversé éprouve une « expérience mystique intense ». Marie est entrée dans sa vie. Elle ne sortira pas.

A 14 ans, l’adolescent de Casablanca, expulsé de plusieurs écoles, est scolarisé dans une yeshiva où il étudie le Talmud et la Torah pendant deux ans, apprend l’hébreu et l’araméen. « Je n’étais pas un bon étudiant, c’était la seule institution qui me voulait », a-t-il déclaré. Il en garde « quelque chose de fort » : la culture du questionnement et du débat, le goût de l’irrationnel et du mystérieux, la curiosité face à ce qu’il appelle « l’hypothèse de Dieu ». À l’époque, il était « très religieux », même s’il continuait à se faufiler dans les églises. C’est que l’adolescent curieux et agité ne fait pas les choses à moitié. « Il est dans tout ce qu’il fait », dit son vieil ami William. Quand on a découvert le surf au Maroc, il se laissait pousser les cheveux et le soir il allait à la plage rencontrer les surfeurs qui faisaient un feu de bois ! »

Parler publiquement du spectacle de Bernadette de Lourdes m’a fait exprimer mon attirance pour le catholicisme

À Montréal, au Québec, l’étudiante en science politique fréquente l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal, mais « ne le pense pas ». Apprenti comédien au Cours Florent, il n’assume plus la contemplation et la réconciliation qu’il recherche dans les églises parisiennes. Quand la célébrité arrive, il n’assume pas non plus.

Heureusement, c’est Sainte Bernadette. Marie-Bernarde Soubirous, la paysanne de 14 ans à qui Marie est apparue 18 fois dans la grotte de Massabielle, Lourdes, en 1858. Celle « qui a tout changé » dans la vie de Gad. Lui qui l’a encouragé à révéler sa passion pour la Vierge, sa curiosité spirituelle pour le catholicisme.

Il collectionne les statues et les médailles miraculeuses

Et puis il y a Roberto Ciurleo, catholique pratiquant et producteur de comédies musicales. Après le succès de son émission Robin des Bois, cet ancien patron de NRJ et de Virgin Radio a voulu mettre en scène et chanter l’incroyable histoire de Bernadette. L’un de ses associés dans cette aventure, le showman Gilbert Coullier, lui donne le nom de Gad Elmaleh, à la recherche de productions à financer. Ciurleo est confus. « Je me demandais si Gad Elmaleh savait qu’elle était une sainte catholique… »

Juillet 2019. Gad raconte à Roberto Ciurleo le Maroc, l’église, la représentation de la Vierge « si vivante », les statues et médailles miraculeuses qu’il collectionne. Quelques jours plus tard, très ému, il appelle son nouvel ami. Il a fait des recherches sur Internet : la chapelle de son enfance était Notre-Dame-de-Lourdes de Casablanca…

Les Katos ont un niveau d’organisation et de production inégalé

Bernadette cartonne à l’Espace Robert-Hossein de Lourdes, transformé en salle de 1500 places. Dans l’obscurité, Gad est « en larmes ». « A l’ère des réseaux sociaux, ce gamin a été emporté par une polémique qui n’aurait pas été étouffée », dit-il. Cela résonnait avec les attaques de plagiat dirigées contre moi à l’époque. La chaîne YouTube CopyComic l’accuse d’emprunter des blagues à des humoristes anglo-saxons. Une salle de spectacle de Montréal l’a même retiré de la liste des invités. « Au fond, cette affaire douloureuse m’a obligé à me remettre en question », raconte-t-il. Et pour nettoyer ma relation. Les catholiques diront que c’est une grâce, les juifs, une berakha – ne soyez pas jaloux ! »

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Au pied des Pyrénées, il côtoie malades, pèlerins et bénévoles. Il rencontre sœur Catherine, religieuse de la Communauté des Béatitudes, alors responsable de la pastorale des jeunes. « On s’est bien entendu, se souvient celle qu’il appelait « sœur ». On a noué un bon lien que WhatsApp nous a permis d’entretenir pendant le confinement. « Quand il lui propose de jouer dans son film, elle dira oui. Aujourd’hui, lorsqu’on lui demande à propos de l’endroit où son amie en est dans son cheminement de foi, de la part de vérité qu’il y a dans Reste un peu, sourit-elle. Les lèvres sont scellées…

Gad Elmaleh ne veut plus se taire. Ni limiter la religion à quelques évents dans ses croquis. Il a 50 ans, il est temps d’assumer. « Parler publiquement du spectacle de Bernadette de Lourdes m’a amené à exprimer mon attirance pour le catholicisme », insiste-t-il. Sinon, je ne l’aurais peut-être jamais fait. En novembre 2019, il était place Saint-Pierre à Rome avec l’équipe de la comédie musicale pour assister à l’audience générale donnée aux pèlerins par le pape François chaque mercredi. Le petit groupe de Français a présenté le livret du spectacle au Pape et a chanté a cappella Madame, une des chansons du spectacle. « C’est beau, je vous bénis tous », dit le Saint-Père.

Des médias catholiques comme le site Aleteia, le mensuel gratuit L’Invisible ou l’hebdomadaire Christian Family traquent désormais les agissements de Gad Elmaleh. Ils adorent son sketch sur les funérailles dans sa dernière émission, D’ailleurs, et son excuse pour les enterrements à l’église, car « les catholiques ont un niveau d’organisation et de production sans pareil » : « Ça commence en classe, le micro du prêtre marche, on comprend tout ce qu’il dit, il n’y a pas de vieille tante se jetant sur le cercueil et criant « Je veux aller avec lui! » »

Dans son salon parisien, il y a un gros livre sur la table basse : Après Jésus – L’invention du christianisme (Albin Michel). Grand lecteur, l’acteur adorait les livres du cardinal Robert Sarah, Les tirages du soir et Déjà le jour tombe (Fayard). Il a même dîné avec le prélat guinéen avec des amis communs en juin 2021. Seule fausse note : « Je l’appelais Monseigneur, je ne savais pas qu’il fallait dire ‘Votre Eminence’ ! » Les deux hommes ont parlé de fraternité, de judaïsme. Leur photo, postée sur Twitter, a envoyé la catosphère en liesse.

A Boulogne-Billancourt, dans la banlieue ouest de Paris, les paroissiens de l’église Sainte-Cécile ne sont plus surpris de croiser la jeune silhouette de l’humoriste. Il se lie d’amitié avec l’abbé Barthélémy, curé de la paroisse, que lui présente Roberto Ciurleo. « Frère Bart » s’est laissé aller « un peu malgré [lui] » dans l’aventure du tournage Reste un peu. Il a accepté de relire le scénario, puis de le prêter à son église et d’apparaître éventuellement dans le casting. « Gad m’a donné un nouveau regard sur le catholicisme, dont je n’ai fini par voir que les pulsions et les déformations », apprécie le souriant quadragénaire en tunique grise. L’acteur, lui, a pris ses habitudes à Sainte-Cécile.

Attention toutefois à ne pas sauter aux conclusions. Ces jours-ci, Gad Elmaleh est plongé dans un livre de la chercheuse et essayiste Yaël Hirsch, Stay Jewish ? (Perrine). Bonne question… « J’ai aussi lu sur le judaïsme », dit-il. Surtout Yeshua Ben Sira, l’écrivain juif du 2e siècle avant J.-C. Maïmonide, le philosophe séfarade et rabbin du 12e siècle, m’émeut profondément. Et je vais à la synagogue. Pas souvent, mais j’y vais. »

Dans le panthéon catholique, il a ses favoris. Marie, bien sûr. Avec Jésus c’est plus compliqué. « Il me trompe », admet-il. Il faut vraiment être juif séfarade pour dire quelque chose comme « je suis le chemin, la vérité et la vie » ! Il affectionne particulièrement le philosophe et théoricien saint Augustin, lui aussi d’origine berbère. A Charles de Foucauld

Une deuxième année d’études au collège des ­Bernardins

aussi cet homme aux multiples vies, officier de cavalerie et fêtard, géographe déguisé en juif pour explorer le Maroc, prêtre, linguiste. L’acteur est revenu à Rome en mai 2022, pour la canonisation de celui qui finit sa vie en ascète chez les Touaregs algériens.

Ce comte choisit « le toucher », lui qui ne boit plus et sort peu. Il fit une retraite au monastère cistercien de Sénanque, dans le Luberon, où il prit une leçon d’humilité avec le frère Jean, que le nom et le visage de l’humoriste laissèrent intacts. Forcément, après quarante ans de monastère sans télévision… « Gad m’a envoyé un message disant ‘Un lit, une chaise, je suis dessus’ et une photo de sa cellule, confie Judith Elmaleh, sa sœur et complice. Il ne m’a jamais envoyé aucun des grands hôtels où il a séjourné !

Par ce détour je comprends mieux d’où je viens

Intarissable en matière de religions, Gad jongle avec des termes obscurs : le Pentateuque (les cinq premiers livres de la Bible, la Torah pour les Juifs) ; la Dormition de Marie (le dernier sommeil de la Vierge, célébré par l’Église orthodoxe) ; le catéchuménat (le chemin de conversion au catholicisme). Pour parfaire sa culture religieuse, il vient d’entamer sa deuxième année d’études au Collège des Bernardins, haut lieu parisien des rencontres et de l’enseignement. Enfant, il se réjouit de commencer bientôt l’étude des Psaumes, « le seul livre de prières que juifs et chrétiens aient en commun ». « A travers ce détour, je comprends mieux d’où je viens », a-t-il analysé. Les douze apôtres évoquent les douze tribus d’Israël, l’Eucharistie fait référence à la Pâque, la Pâque juive. Jésus, que ses disciples appelaient « Rabbi », observait le sabbat et revêtait le sac. »

Gad Elmaleh veut que la France laïque cède la place à la spiritualité. Il regrette que les religions soient associées au communautarisme, que certaines personnes ne se connaissent pas. Le Maroc de son enfance lui manque et la coexistence sereine des cultes, quand chacun connaissait et respectait les rituels de l’autre.

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Le sujet de la conversion l’occupe, ce « tremblement de terre qui touche au sacré et ébranle les familles », ce douloureux rappel du choix que tant de juifs ont dû faire, au fil des siècles, entre leur Dieu, l’exil ou la mort… ne l’empêche pas de rire alors qu’il convoque un vieux rabbin de Casablanca, surnommé « le transformateur » pour sa rapidité à se convertir, pour quelques pièces et deux ou trois questions pas très difficiles, comme « qu’est-ce qu’on mange à Yom Kippour ? » ( rien, puisque nous jeûnons).