La recherche de bien-être, de fraternité, de sens… les femmes renouent avec leur énergie intérieure. Phénomène spirituel ou business en plein essor ?

Quel est le point commun entre le livre Guérisseurs d’hier et d’aujourd’hui : 50 femmes puissantes, paru en octobre (Editions Eyrolles), et son ami Code Rouge : Activez les superpouvoirs de votre cycle menstruel ? (Éditions Gallimard), qui circule depuis le Can dernier ? Quelles mouches jumelles ont piqué cette amie qui ne jure que par les milieux féminins, cette autre qui part en stage de réensauvagement féminin ? A quoi bon cette boîte rituelle (quartz rose et bouquets de sauge blanche très sucrés), ce calendrier lunaire, ou ces œufs de Yoni — qui ont récemment fait leur apparition sur la table de chevet de votre fille de vingt ans ?

Le féminin sacré, c’est quoi ?

Tous ces petits signaux un peu mystérieux – ou vaguement inquiétants pour les plus rationalistes d’entre nous – se rejoignent : ils tournent autour de la notion de plus en plus utilisée, voire… déconcertée, du « féminin sacré ». Le hashtag français dédié Instagram compte déjà plus de 155 000 sorties, tandis que son alter ego anglo-saxon #divinefeminine totalise 4 millions… Rebondissant, le concept (gage de succès ?) est d’ailleurs déjà moqué par certains humoristes (comme @florian_nardonne) sur réseau social . Psychologue clinicienne Camille Sfez, auteur de Le pouvoir du féminin. Libre, sereine et sacrée : renouer avec ses forces profondes (Éditions Leduc, 2018) admet, avec la légitimité de ses prédécesseurs, que « le concept est très à la mode en ce moment. Il signifie ce besoin profond que toutes sortes de femmes prennent aujourd’hui , à renouer avec leur féminité, leur sensibilité, leur capacité à sentir… Bref, à toutes ces formidables capacités, stigmatisées comme des signes de faiblesse par 5 000 ans de patriarcat ».

Pour Camille Sfez, le féminin sacré « porte l’espoir que les femmes inventeront un autre modèle, où le pouvoir ne serait pas basé sur la concurrence, la domination, mais bien sûr sur la conformité avec ce que nous sommes à l’intérieur de soi, de son intérieur ». Soit… optez pour le « féminin » – on voit à peu près le principe, et on est même plutôt d’accord ! – mais où est le « saint » dans tout cela ? Toujours selon Camille Sfez, « le terme féminin sacré désigne une sorte d’âge d’or, entre - 10 000 et - 2 000 avant J.-C., où la femme et son genre étaient célébrés, littéralement, et figurés comme un portail sacré ». Elle fait ici référence aux travaux – dans les années 1960 – de l’archéologue Marija Gimbutas, qui établissait l’existence d’une « civilisation des déesses » paléolithique, matriarcale, pacifique et collectiviste, qui disparut ensuite sous la pression des sociétés guerrières masculines. (pour simplifier).

Il signifie ce besoin profond qu’éprouvent aujourd’hui toutes sortes de femmes, de renouer avec leur féminité, leur sensibilité, leur capacité à ressentir… Bref, à toutes ces formidables capacités, stigmatisées comme des signes de faiblesse par 5 000 ans de patriarcat.

Bien que l’analyse de Marija Gimbutas ait parfois prêté à controverse, c’est dans ce passé mythique que s’inscrit le « pouvoir des femmes » – autre concept clé du moment ! – était honorée que le féminin sacré contemporain puise sa source. Les éco-féministes des années 1970, estimant qu’il existe « une relation entre la façon dont les humains dominent la nature et la façon dont les hommes exploitent le corps des femmes », ont certes contribué à la promouvoir, mais cela reste un micro-phénomène. Surfant sur le mouvement plus large du spirituel sans religion, #divinefeminine est devenu beaucoup plus mainstream aux États-Unis ces quinze dernières années, notamment via la star du genre, Rachel Rossitto. En France, le mouvement connaît un essor majeur depuis 2018, année du best-seller de Mona Chollet : Sorcières, le pouvoir invaincu des femmes (Éditions La Découverte), vendu à plus de 270 000 exemplaires et traduit en quinze langues.

Féminisme intérieur ou marketing ?

Ce mélange de transcendance, de girl power, d’ésotérisme new age et de développement personnel peut sembler un peu étouffant à celles qui n’ont jamais approché le moindre oracle ou tarot des déesses, le soir au coin du radiateur. Néanmoins, le cocktail plaît. Au point de devenir une véritable entreprise ? Éditorial, bien sûr ! Taper « sacré féminin » dans l’onglet de recherche d’Amazon vous renvoie immédiatement à plus de 1 000 livres : de l’éducatif Le Grand Livre du Féminin Sacré (Éditions Marabout) au plus abstrus Femme Sage : Du Bout des Lunes à la Femme Solaire ( Éditions Véga), à travers une myriade de livres pratiques pour le coloriage, le chant, la broderie et les cartons de cartes. Sorcières, elfes druides, loups, chamanes, femmes sauvages sont au rendez-vous sur la couverture et les illustrations, traitées avec une esthétique assez sauvagement kitsch, un imaginaire très héroïque, qui peut refroidir les amateurs de minimalisme.

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Podcasts, gadgets et cosmétiques

Les podcasts prospèrent également et vous invitent à éveiller, reconnecter, reconnecter, guérir, nourrir… votre féminin sacré. La série Amazones d’Anne Guesquières très écoutée de Métamorphose, « le podcast qui éveille les consciences » est à cet égard captivante. La boutique en ligne Womoon.fr (kits rituels lunaires, agendas spirituels, bijoux symboliques, etc.) est exclusivement dédiée au sujet. Chez Nature et Découvertes, nous commercialisons à Noël prochain un calendrier de l’avent spécialisé (« Pour vous qui réveillez chaque jour votre déesse intérieure »), dont le syncrétisme peut déranger. Même l’irrépressible Kate Moss, qui a surtout réveillé son punk intérieur jusqu’à présent, y va avec sa ligne de cosmétiques sous influence, Cosmoss… Le créneau a déjà été brillamment exploité, un peu avant elle, par son collègue, le L’actrice et gourou du bien-être, Gwyneth Paltrow, épargne des sorts pour stimuler son « énergie féminine divine » (et ne lésine pas non plus sur les bougies parfumées My Vagina) sur le site Goop.

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Quant au marché des retraites dédiées (« Deviens la femme de tes rêves », « Plumes de Gaïa », « Retraite Féminine Lente et Sauvage ») ou balades entre femmes sur les traces des sorcières et les lieux de leur torture (echappees.ch ), il est en pleine marche. Même le monde de l’entreprise et du team building fait son entrée dans le parfum sacré avec le coaching (« Exprimez votre pouvoir intérieur », « Entrepreneur, libérez votre féminin sacré »), qui séduit sans doute actuellement plus le fondateur des marques CBD-chocolat, comme un investissement banquier…

Si Camille Sfez admet que « tout cela, en France, fait parfois sourire », Alexandra Jubé, fondatrice d’un cabinet de conseil en stratégie et experte des tendances, rejette le sarcasme : « Outre le folklore, il y a dans ce mouvement du sacré féminin une forme de « féminisme intérieur », qui réconcilie beaucoup de femmes, peu enclines à la mobilisation collective et aux luttes écrasantes, au sujet. Il s’inscrit dans la recherche d’un bien-être général, mais avec une dimension de fraternité, de solidarité, compréhension de certains enjeux collectifs que d’autres pratiques de mieux-être n’ont pas.

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Célébrer la sororité

La sociologue Constance Rimlinger, auteure de Why Some Women Still Need the Goddess (in Sociology 2021) ne dit pas autre chose : « Certaines féministes craignent un retour à l’éternel féminin et aux injonctions qui l’accompagnent, mais ce courant spirituel n’éveille ni n’accompagne néanmoins. , chez de nombreux adeptes, un processus d’émancipation et de prise de conscience des enjeux féministes et écologiques.Si le terme « empowerment », très présent dans le lexique du féminin sacré, peut déranger les moins enclins aux néologismes frappants, remettant en cause l’une des pratiques phares du mouvement , le « cercle des femmes ».

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Cercles de femmes

Un cercle de femmes, c’est quoi ? « Un lieu où toutes les femmes peuvent se retrouver, quels que soient leur âge, leur culture, leur religion, leur orientation sexuelle, etc. autour de la féminité », définit-on ici sobrement. « Un cercle de femmes est un lieu d’écoute où l’on peut se retirer du quotidien. Dans cet espace nous laissons tomber le masque social, les jugements, et nous exprimons notre vulnérabilité en toute sécurité. Ce qui s’y dit ne sortira jamais du cercle », explique Camille Sfez, qui a créé à cet effet La Tente rouge (référence aux cercles de femmes primitives) en 2011. Certains cercles de femmes se sacrifient pour un vrai sens du rituel (bougies). , fleurs, mandalas sur fond de cycles lunaires) : « Mystères, secrets, murmures… », vantent-elles sur moonsistersparis.com. D’autres se déroulent dans des studios de yoga sophistiqués avec une bonne dose de méditation pour faciliter le lâcher-prise. Il y a souvent un « animateur » ou un « gardien de cercle » et un bâton de parole pour fluidifier l’exercice. Mais rien n’empêche la ronde de se dérouler plus simplement chez une personne, autour d’une tisane… De temps en temps déposez les armes du guerrier qui est toujours de face, du guerrier ordinaire fatigué, devant d’autres femmes bienveillantes ? Pas tout à fait sûr si cela révèle notre déesse intérieure ou libère la femme sauvage en nous. Mais nul doute que cela doit faire un bien énorme…