Entreprises et assureurs : l'heure du bilan

Publié le 2 février 2022 à 13 h 52 Mis à jour le 3 février 2022. 2022 à 10 h 07

Les mots sont durs, l’exaspération visible. Le torchon brûle entre les entreprises et leurs assureurs. Après deux ans de durcissement du marché de l’assurance, où les entreprises déploraient déjà des hausses de primes et de franchises pour des garanties revues à la baisse, les renouvellements de contrats fin décembre se sont révélés plus tendus que jamais et les négociations ont parfois duré jusqu’à la fin de la Saint-Sylvestre. Le tout a clairement laissé un goût amer aux entreprises.

De quoi redouter une ambiance pincée entre entreprises, assureurs et courtiers dans les couloirs du rendez-vous annuel des professionnels du risque : les Rencontres de l’Amrae (l’Association pour la gestion des risques et des assurances de l’entreprise), qui s’ouvrent aujourd’hui à Deauville et déjà sous Covid stresser.

Déni de service

Déni de service

Une récente enquête (1) menée par l’Association of Corporate Risk Professionals montre que 90 % des entreprises ont eu « des difficultés » à boucler leurs renouvellements : « 60 % ont vu leur couverture réduite, 40 % ont connu des augmentations de primes allant jusqu’à 50 % », explique Léopold Larios de Piña, directeur des risques du groupe Mazars et administrateur d’Amrae.

« C’est du déni de service ! » s’indignent certains professionnels, alors que les courtiers reconnaissent unanimement « la nervosité et la lenteur sur les dossiers, avec des assureurs dont les centres de décision ont tous été délocalisés ». « Il y a clairement un désengagement des principaux acteurs de l’assurance sur les grands risques, et notamment sur le risque cyber », déplorent Robert Leblanc, président d’Aon France et EMEA, ainsi que Laurent Belhout, PDG d’Aon France-Belgique-Luxembourg-Maroc .

En effet, le Cesin (2) constate « une hausse exponentielle des tarifs, quasiment inatteignable, pour une baisse des garanties et des niveaux d’exigences de la part des assureurs ». Alors que les organisations se digitalisent de plus en plus et ont récemment pris conscience de l’importance du risque cyber, « les assureurs se sont tout simplement retirés du marché : ce n’est pas une question de prix, il y a juste plus de capacité », s’indigne le directeur des risques d’un grand groupe. Et quand les entreprises parviennent à se couvrir, « les polices sont vidées de leur substance », s’insurge le président de l’Amrae, Oliver Wild. Au point que certaines entreprises pourraient choisir de ne plus se couvrir, sans risque d’image face à un marché devenu (enfin !) attentif au sujet.

Manque de capacité

Manque de capacité

Il en va de même pour les grands risques traditionnels. Ou pour l’assurance de la chaîne d’approvisionnement. « Il y a une vraie pénurie à l’échelle mondiale. Après Fukushima ou les inondations en Thaïlande, les assureurs ont limité leur intervention au premier niveau des clients ou des fournisseurs. Nous ne trouvons plus la capacité de nous protéger des événements qui affectent la chaîne d’approvisionnement alors que la chute d’un seul maillon peut avoir des conséquences désastreuses », a déclaré Michel Josset, directeur des risques du groupe Faurecia, également administrateur de l’Amrae, pour laquelle il préside la commission de la prévention et des dommages.

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La crise touche même la couverture responsabilité civile des dirigeants et dirigeants (RCMS ou D&O). « Les capacités ont encore été réduites d’environ 30 %. Il n’y a pas eu d’augmentation du nombre de litiges, mais les assureurs semblent avoir peur », observe Oliver Wild.

Vision prospective

Pour leur défense, les assureurs évoquent un changement de modèle. « Le monde a changé et personne ne peut ignorer l’exposition accrue à certains risques. Regarder uniquement dans le rétroviseur ne suffit plus pour ajuster les conditions contractuelles, il faut une vision beaucoup plus prospective. Anticiper les conséquences du changement climatique sur les sinistres est donc essentiel pour adapter les contrats. En matière de risque cyber, le manque d’historique signifie aussi trouver de nouveaux modèles pour anticiper son impact émergent : le nombre de cas de ransomwares a quadruplé dans le monde en 2020. Les entreprises doivent en être pleinement conscientes et mettre en œuvre toutes les mesures préventives indispensables pour anticiper et faire face à ces nouveaux risques grâce aux plans de reprise d’activité », se défend Franck Le Vallois, directeur général de France Assureurs (ex-FFA).

La compréhension des risques, la capacité à les gérer et à démontrer la pertinence de ses actions semblent être le terrain nécessaire à toute amorce de dialogue avec ses assureurs. Mahir KART / Shutterstock

En fait, la solution à la crise actuelle semble résider avant tout dans la prévention et la gestion des risques des entreprises, dans un sens désormais étendu. « Retour aux sources », résume Léopold Larios de Piña. C’est en améliorant la qualité de son risque que nous pourrons, dans deux ou trois ans, redonner de l’appétit aux assureurs. »

Assurance paramétrique

La compréhension des risques, la capacité à les gérer et à démontrer la pertinence de ses actions semblent être le terrain nécessaire à toute amorce de dialogue avec ses assureurs. « On peut espérer retrouver une certaine souplesse sur le marché d’ici 2023-2024, à condition qu’il n’y ait pas trop de perte en événements naturels d’ici là », juge Hervé Houdard, vice-président de Diot-Siaci.

En attendant, de nombreuses entreprises cherchent d’autres solutions et se déclarent prêtes à repenser l’équilibre de leur transfert de risques. Le sujet des captifs est ainsi revenu sur la table : douché pour 2021, l’espoir d’un régime français un peu plus favorable se fixe désormais sur la période post-présidentielle. Comme après d’autres crises historiques, l’idée de mutualisation – pourquoi pas multisectorielle et européenne – pourrait aussi faire son chemin. Enfin, beaucoup misent sur l’innovation, avec des solutions comme l’assurance paramétrique ou l’arrivée de nouveaux acteurs aux compétences technologiques et digitales leur permettant de mieux lire l’avenir que les assureurs traditionnels…

(1) « Etat du marché et perspectives 2022, Assurance des entreprises », publié par l’Amrae, sur la base d’une enquête auprès d’environ 80 de ses adhérents, en septembre 2021.

(2) Club des Experts de l’Information et de la Sécurité Numérique.