Avec l’arrivée de consultants d’un nouveau type, cela crée une nouvelle inspiration dans les entreprises. Leur mission : faire des managers et des ouvriers d’heureux disciples de Platon.

Pour moi, un philosophe, c’est un vieil homme avec une barbe sur un rocher », explique Emiko Yamaguchi, responsable qualité, sécurité et environnement chez CVE, une entreprise d’énergies renouvelables à Marseille. Mais le philosophe qu’elle a consulté en 2019 n’a rien à voir avec un consultant. : Flora Bernard anime des discussions et des réunions, devant des dirigeants parfois sceptiques, sur les grandes questions philosophiques de l’entreprise. Ce jour-là, elle se demande : « Est-ce qu’il suffit d’être écolo ? », être éthique ? Après, « Qu’est-ce que l’éthique ? » Les ouvriers débattent en petits groupes, Flora Bernard les invite à écrire leurs définitions. Emiko Yamaguchi est vaincue. Cette expérience lui apprend qu’une personne peut vivre et travailler, dans la vie et dans le travail, sans trahir qui elle est.

Une crise de sens

Il sera difficile, par exemple, de travailler dans une entreprise qui se targue de solutions environnementales si, à la maison, les gens ne se soucient pas de trier ou d’utiliser leur énergie… « Nous avons besoin d’équilibre », a souligné Emiko Yamaguchi. « La question de l’environnement est devenue importante, les travailleurs sont soucieux de préserver leur vie privée et de faire des affaires qui demandent ‘pourquoi’ comme des façons de mieux faire », dit le philosophe Ghislain Deslandes*. Portée par les ouvriers eux-mêmes, la philosophie de l’entreprise gagne en popularité auprès des managers, confrontés à une crise de sens pour laquelle ils ne sont pas formés. Comme d’autres, Emiko Yamaguchi a rejoint le site Philonomist, dédié à la compréhension du monde du travail, avec des rencontres, des conseils et de l’accompagnement. Elle a également suivi les rencontres en ligne de Julia de Funès, l’auteur de La Vie (j’ai lu), qui anime le débat dans les entreprises. Celles-ci, soucieuses de responsabilité sociale et environnementale, questionnent de plus en plus l’unité ou la compétence des forces vives.

Quand, en 2012, Flora Bernard et Marion Genaivre** créent leur agence Thaé, on leur demande plus « le temps de souffler »… « Les rencontres que veulent nos clients sont agréables et conviviales, raconte Flora Bernard. Depuis le Covid, tout a changé. Les cadres et managers attendent de nous que nous présentions avec eux des questions importantes, notamment sur le travail du téléphone, l’importance du maintien des relations entre les salariés, ou encore sur le rôle des RH lors d’une grave crise sanitaire. »

Des nouvelles stars

Expérimentés comme une petite intervention, des philosophes vont remplacer les scientifiques dans l’entreprise, pour identifier les problèmes et les résoudre, donner des conseils, remettre du sens et de l’humanité au cœur de l’œuvre… comme Luc Ferry, André Comte-Sponville ou Charles Pépin, qui travaillent régulièrement avec le Development Management Group (APM). Certains philosophes ont rejoint le créneau, comme Vincent Cespedes avec Matkaline, ou Laura Lange, fondatrice en 2013 de Philosophical Advice. Jean Mathy a, pour sa part, créé Noetic Bees, « dont la singularité est de mettre la philosophie de la manière de s’adapter au changement », a-t-il précisé. Après avoir rassemblé des connaissances philosophiques, Sophie Chassat a rejoint la société de conseil WeMean pour accompagner des entreprises comme Angie ou LVMH qui recrutent désormais des « chefs de la direction philosophique ». Après le « Chief Happiness Officer », qui est responsable du bonheur des salariés de l’entreprise et, au passage, de leur performance au travail, ce nouveau philosophe proposera une alternative plus « active » au bonheur. En France, on va continuer. Julien de Sanctis, jeune doctorant en philosophie, a été engagé par une société de robotique pour accompagner la réflexion sur le développement de l’intelligence humaine avant de rejoindre Thaé. En ce sens, Sandie Colin, qui était directrice des ressources humaines chez CVE, est devenue directrice des ressources humaines. « C’est réfléchir à la structure sociale que nous voulons développer, a-t-elle relevé, tout en faisant tout son possible pour aller dans ce sens. » Donner la priorité aux partenaires ou réorganiser la collecte des déchets et la gestion de l’énergie dans l’entreprise pour aider les travailleurs à moins perdre, par exemple Exemple.

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La tête, les jambes et le cœur aussi

L’ancien « faible de philo au lycée », aujourd’hui responsable du projet « changement » à la mutuelle MGEN, à Paris, Baptiste Barré, a pour sa part interrogé Thaé. « L’unité survivra-t-elle à ses changements ? La question est… « L’important pour nous est de questionner nos certitudes, d’argumenter. Nous voulions comprendre les tendances et les angles morts de notre métier. Nous arrivons avec des idées que nous allons utiliser sur le terrain », a-t-il déclaré. La philosophie, c’est comme une carte de l’eau et une boussole : elle permet de naviguer et de voir, de savoir où l’on va et d’où l’on vient. la Fondation Bon Sauveur de la Manche, en Normandie, dispositif d’accueil des personnes fragilisées, Xavier Bertrand, du nom d’un homme politique (!), a déclaré avoir, lui-même, reçu des « ressources » en formation philosophique à l’Institut Vaugirard, une antenne de l’Institut Catholique de Paris. Thèmes : « Prendre des décisions face à la complexité et à l’incertitude ? », « Comment concilier paix et travail ? », « Que ferons-nous si une épidémie interrompt nos vies comme jamais ? » des discussions ont eu lieu autour d’un texte du philosophe René Descartes. « C’était marrant pour moi ! Je n’avais pas lu un truc comme ça depuis le lycée », a déclaré Xavier Bertrand. ou ADP (Aéroport de Paris), qui, à raison d’une demi-journée par mois, viennent débat. « Il faut toujours s’éloigner du rush du quotidien pour se recentrer sur l’humain », explique Marc Grassin, philosophe et fondateur de l’Institut Vaugirard. L’objectif ici : « S’adapter à la tête, au cœur et aux pieds », a-t-il déclaré. Pensée, émotion et action.

Tout un voyage

« 90 % de nos problèmes sont traités par des lois, des règles, des procédures ; 10% moins ceux qui sont éthiques », respectivement, Stéphanie Scouppe, directrice en charge de cette question chez ADP. Par exemple : de quoi faire preuve de bienveillance, d’hospitalité ou de responsabilité avec ses collègues ? Elle poursuit que « la philosophie ça permet d’explorer ces questions, auxquelles on ne trouve pas de réponses directement. » Sans ces moments de réflexion, on se noierait dans le travail. Des voyages philosophiques, comme une retraite en pleine nature où l’on peut penser la biologie dans un sens plus profond et les relations humaines.

Dans l’ensemble, la philosophie encourage les employés à sortir de leur domaine d’expertise et à résoudre les problèmes du quotidien. « Nous sommes de plus en plus interpellés sur la question de la diversité, indique en exemple Flora Bernard, sur le genre, l’égalité entre les hommes et les femmes, ou encore la lutte contre les discriminations. Ce sont des questions fondamentales qui soulèvent l’urgence de la méditation.

* Auteur De la gestion et des problèmes plus généraux, PUF. ** Affiliés des Rédacteurs de Décisions, Dunod.