A l'Education nationale, l'arrivée d'un nouveau ministre peut-elle vraiment changer l'école ?

Normalien, spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis, Pap Ndiaye, a été nommé vendredi 20 mai ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. Son parcours et ses positions marquent une rupture avec celles de son prédécesseur, notent les observateurs politiques. Mais quel impact le changement a-t-il à la tête de l’éducation nationale sur le terrain ? De quelle marge de manœuvre le ministre dispose-t-il vraiment lorsqu’il vient étant donné que l’administration ne change pas? Mise en perspective en trois questions à Claude Lelièvr, historien de l’éducation.

Discussion : Pap Ndiaye est historien. Selon son domaine de recherche, comment se situe-t-il dans la tradition au ministère de l’Éducation nationale ?

Claude Lelièvre : Deux historiens furent deux grands ministres de l’instruction publique : François Guizot, connu pour son importante loi de 1833 sur l’instruction primaire, l’organisation de l’école publique, et Victor Duruy, connu pour sa loi de 1865 sur l’instruction spéciale, une genre secondes technologiques. C’est ce qui a réussi à accréditer la « tradition » de nommer des historiens à la tête de ce ministère. En fait, il y en a peu.

Sous la Ve République, avant la nomination du pape Ndiaye, dix anciens professeurs (sur une trentaine) sont nommés ministres de l’Éducation nationale : quatre agrégés – dans l’enseignement supérieur – en droit ou en sciences politiques (Edgar Faure, Jack Lang, Luc Ferry, Jean Michel Blanquer); trois professeurs associés de classique (Lucien Paye, François Bayrou, Xavier Darcos), un professeur associé de philosophie (Vincent Peillon), un professeur associé de géographie (René Haby) et un seul professeur associé d’histoire (Louis Joxe). On notera que tout se passe comme s’il était hors de question que le ministère de l’Éducation nationale puisse être dirigé par des enseignants d’un autre « rang ». Et Pap Ndiaye, le onzième professeur qui vient d’être nommé à la tête du ministère, est vraiment agrégé (en histoire) et ne déroge pas à la règle.

En revanche, il se démarque parmi une dizaine d’autres qui, avant d’être nommés ministre de l’Education nationale, ont eu une expérience dans la direction du ministère – deux sont devenus recteurs, l’autre président du programme du programme national – ou en politique. , pour sept d’entre eux.

Cette désignation est donc vraiment exceptionnelle et représente clairement un risque qu’il a fallu recalculer. En particulier, on peut faire l’hypothèse que le parcours, les travaux, les regards argumentatifs et mesurés de Papa Ndiaye sur certains sujets sensibles sont liés aux « valeurs républicaines » (et donc à l’objectif principal de « rétablir l’école », c’est-à-dire « forger les esprits républicains « ). Il était peut-être clair pour Emmanuel Macron qu’il ne s’agit pas d’affirmer une ligne de personnalité qui s’en prend à « l’islamolevisme », au « séparatisme », à une « culture du renoncement » ou encore au « wokisme ». Et à ce niveau-là, Pap Ndiaye peut s’imposer comme un garant de sérieux, d’équilibre et de fermeté dans les « valeurs républicaines », en tout cas aux yeux du président de la République nouvellement élu.

TC : Quelle est la mission du ministère de l’Éducation nationale par rapport à l’école française ? Le ministère a-t-il plus de poids en France que dans d’autres pays où l’administration est moins centralisée ?

C.L. : L’école est vraiment plus centralisée en France que dans beaucoup d’autres pays comparables et son ministère y a plus de poids. Cela tient sans doute à la centralisation générale de l’administration en France, mais aussi à des raisons particulières, liées principalement au fait que la France était perçue comme un « état de révolutions » et de « changements de régime ». L’école centralisée est apparue comme un outil central de gestion des risques d’instabilité. Les trois grands fondateurs de cette école sont très clairs à ce sujet.

Lorsque Napoléon a fondé une université en 1806 (c’est-à-dire non pas un enseignement supérieur, mais une manière d’organiser et de gouverner les écoles en France), il n’a pas caché son objectif profond. Rapport du témoin Fourcroy du 27 février 1806, rapportant ses propos :

« Il n’y aura pas d’État politique fixe s’il n’y a pas d’organisme d’apprentissage avec certains principes. Jusqu’à ce que nous apprenions dès l’enfance s’il faut être républicain ou monarchique, catholique ou non religieux, l’État ne façonnera pas la nation ; elle reposera sur des fondements incertains et peu clairs ; il sera constamment exposé au désordre et au changement. »

L’État central devient éducateur, donc l’ordre règne – son ordre. La barre doit donc être subordonnée, « remise à sa place ». Comme le dit Guizot dans sa célèbre lettre aux instituteurs du 16 juillet 1833, à propos de sa loi sur l’instruction primaire : « Ce n’est pas à la commune et dans l’intérêt exclusivement local [[] ; c’est aussi pour l’État lui-même. L’enseignement primaire général est désormais l’une des garanties de l’ordre et de la stabilité sociale [[]. L’empire et la durée de la monarchie constitutionnelle doivent être assurés. »

Jules Ferry s’inscrit également dans cette doctrine de l’état (central) de l’instruction dans son discours-programme à la Chambre des députés du 26 juin 1879 :

« Lorsque nous parlons du fonctionnement de l’État dans l’éducation, nous attribuons à l’État le seul rôle qu’il puisse jouer dans l’enseignement et l’éducation. S’il lui convient dans l’intérêt public de récompenser les chimistes, les physiologistes, s’il lui convient de récompenser les professeurs, ce n’est pas pour créer des vérités scientifiques ; il ne s’occupe donc pas d’éducation : il s’en occupe pour conserver une certaine moralité de l’État, certaines doctrines d’État nécessaires à sa conservation. »

Depuis le début de la Troisième République, il s’agit surtout de consolider le régime républicain. Emmanuel Macron vient de déclarer que « l’école est à reconstruire ». Et il a aussi clairement signé sous la ligne éducative de l’Etat lorsqu’il a souligné dans son allocution la nécessité « d’oeuvrer pour une école de plus en plus inclusive, formant aux compétences de base et forgeant un esprit républicain ». Investiture le 7 mai. De là, on peut situer la surprenante nomination du Pape Ndiaye.

TC : Si les ministres sont remplacés, les administrations restent. Quelle est la marge de manœuvre du ministre de l’Éducation nationale ?

CL : Lorsqu’un ministre arrive, il sait que l’administration de son ministère est fondamentalement permanente et que les changements de fond (surtout culturels et pédagogiques) sont difficiles, nécessitant généralement beaucoup de temps pour être efficaces. . Mais il ne sait pas combien de temps il restera à la tête du ministère, même s’il sait peut-être qu’il est en moyenne deux ans en dessous de la Ve République.

Il existe également au sein du ministère une forte DGESCO (Direction Générale de l’Enseignement Scolaire), qui depuis le début du 21ème siècle fédère la plupart des services qui étaient auparavant structurés par niveau d’enseignement (écoles, collèges, lycées…) . Ce poste est tel que le Directeur de la DGESCO est parfois qualifié de « Vice-Ministre », surtout s’il sort des attributions habituelles de ce poste, qui devrait être le premier contractant (ou lead) à devenir le concepteur voire le stratège de la politique éducative mise en œuvre. Ce fut le cas, par exemple, lorsque Jean-Michel Blanquer était le DGESCO du ministre Luc Chatel, qui réduisait son rôle à celui de premier ministre du ministère et non à celui de véritable ministre.

Jean-Marc Huart vient d’être nommé chef de cabinet du nouveau ministre de l’Education nationale, Pap Ndiaye, avec l’aide de l’Elysée, comme le veut la pratique. Auparavant, DGESCO était au début du ministère de Jean-Michel Blanquer. Certains y voient déjà un véritable contrôle sur le nouveau ministre. Mais ce n’est pas du tout évident, car Jean-Marc Huart, lorsqu’il était DGESCO, n’a pas du tout fait ses preuves en tant que « vice-ministre » (designer et stratège), mais en fidèle interprète. Surtout, on peut dire qu’il y a été nommé pour ce qu’il connaît le mieux, comme en témoigne le déroulement de sa carrière, à savoir pour le secteur de la formation professionnelle, c’est-à-dire pour un autre chantier auquel Emmanuel Macron est très attaché, à savoir la réforme du secondaire. écoles et organismes professionnels ou méthodes d’orientation.

Les ministres de l’Éducation nationale peuvent avoir une manœuvre efficace au sein de la Ve République s’ils se concentrent sur quelques dossiers cruciaux sans se disperser, et s’ils ont le soutien fort du chef de l’État – dans ce cas, le pape Ndiaye rétablira le dialogue, apaisera les esprits et s’investir dans la question du « forgeage des républicains ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.